Les chaussettes orphelines

Je n’ai pas sous les yeux un panier de 72 putains de chaussettes à trier.
J’ai sous les yeux la promesse d’un pur moment de bonheur.

Je m’explique : avant, ces chaussettes qui s’entassent, ça faisait partie des choses qui pouvaient me rendre littéralement folle, à peu près autant que les gens qui font des bruits de bouche en mâchant.
Mais ça, c’était avant que je découvre les podcasts, et que je les écoute en triant des chaussettes.
Les podcasts, ça a été le même genre de révélation que quand j’ai découvert les livres de Jean-Louis Fournier, les bûches de chèvre frais ou l’alcool : comment avais-je bien pu faire pour vivre tout ce temps sans ? (Je ne sais toujours pas)

Ça a commencé avec le génialissime podcast de Slate, Transfert. Transfert, c’est des histoires de gens normaux, non en fait, de gens extraordinaires, non en fait, de gens normaux qui vivent des choses extraordinaires, ou plutôt des histoires qui nous donnent à voir à quel point les gens normaux sont extraordinaires. Un épisode de Transfert, c’est 45 minutes de récit de vie, sans voix off, avec un montage exceptionnel qui fait qu’on est littéralement happés par l’histoire qu’on entend. On a l’impression, le temps que dure le témoignage, d’être assis avec un inconnu dans un bistrot qui va bientôt fermer, tard la nuit, autour d’une bonne bouteille, grisés par le vin et cette intimité qui nous prend par surprise, à l’écouter nous confier « son histoire particulière ».

Quand je dis « histoire particulière », je parle de celle qu’on finit toujours par raconter à quelqu’un, en fin de soiree ou en début d’amour. Ce truc qui nous est arrivé, petit ou grand, et dont la résonance a été si forte qu’il devient pour nous comme une signature intime, presque un parfum.

Ca donne envie aussi de s’interroger sur ce qu’est notre histoire particulière à nous. J’envie tres fort ceux qui ont encore à découvrir les 62 épisodes déjà en ligne, en particulier le premier, où l’on découvre comment regarder ses voisins par la fenêtre peut tourner à l’obsession. Il m’en reste un à écouter, que je m’en vais découvrir tout de suite en triant mes chaussettes, et en pensant que c’est quand même dommage qu’on ait seulement deux pieds.

Avec toutes mes sympathies

Ce matin je me suis réveillée triste sans savoir pourquoi, puis je me suis souvenue : Alex est mort.
Alex, c’est le frère adoré d’Olivia de Lamberterie. Cette femme, je l’aimais déjà en tant que critique littéraire, et pas seulement parce qu’au moment de la sortie de mon premier roman, Un tout petit Rien, elle en avait parlé de la plus jolie façon qui soit. Désormais elle fait partie du cercle très fermé des auteurs qui m’ont fait pleurer sur des banquettes RATP.

Alex est mort, on le sait dès le début, mais si tôt qu’on fait sa connaissance on voudrait une happy end. Mort puis plus mort, ou un truc du genre. Raté, il est mort pour toute la vie, pas de la « belle mort » qui prend gracieusement dans le sommeil, mais de celle qui arrache dans le sommeil d’un espoir fragile en des jours meilleurs.

Olivia de Lamberterie n’écrit pas pour faire son deuil, on ne digère pas la mort comme on digère une raclette, hop, un peu de repos et ça repart, le deuil elle ne le fait pas elle le prend, dans toute sa mesure, toute son étendue, toutes ses questions sans réponses.

Quand je pense à ce livre je pense au mot « élégance ». Celle d’Alex et de tous ses proches, mais aussi celle de sa sœur, qui chemine avec une authenticité jamais impudique, qui interroge sans régler de comptes, qui hurle sans rien casser. Je me demande souvent ce qui nous pousse à écrire l’intime, et aussi à le lire. Depuis hier je ne sais toujours pas, mais j’ai compris que quand c’est fait avec autant d’élégance, la question n’a plus la moindre importance.

Je pense aussi à tous ceux pour qui le mot « Suicide » sonne différemment, et à cet extrait du livre d’Edouard Levé dont c’est le titre, rendu à son éditeur juste avant de se donner la mort : « Ton suicide rend plus intense la vie de ceux qui t’ont survécu. Si l’ennui les menace, ou si l’absurdité de leur vie jaillit au détour d’un miroir cruel, qu’ils se souviennent de toi, et la douleur d’exister leur semble préférable à l’inquiétude de ne plus être. Ce que tu ne vois plus ils le regardent. Ce que tu n’entends plus, ils l’écoutent. […] Tu es cette lumière noire mais intense qui, depuis ta nuit, éclaire à nouveau le jour qu’ils ne voyaient plus.

Les dernières fois

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Ceux qui me connaissent le savent, je suis obsédée par les dernières fois. Surtout par celles qu’on ne voit pas venir, comme la fois où on lit un livre à son enfant, le soir, et qu’on le repose sur la table de chevet encombrée d’un caillou cœur, d’un hand spinner qui ne tourne plus et d’un réveil sans pile, sans savoir qu’il n’y aura pas d’autres fois.

J’ai vu ce moment venir, quand ma fille s’emmerdait presque autant que moi quand je lui lisais des albums d’enfants, et que les premiers romans qu’elle commençait laborieusement à découvrir n’étaient pas de ceux qu’on lit avec une voix de maman.

Et puis il y a eu ce livre : « Les jours pairs », de Vincent Cuvellier. Ca commence au 2 janvier et ça se termine le 30 décembre. On l’a commencé au milieu, à peu près. C’était un soir où les cheveux avaient mis trop de temps à se rincer, le travail trop de temps à se faire et le diner trop de temps à se préparer. Un de ces soirs de « trop » et forcément de « pas assez », et j’ai dit qu’il était tard, que c’était pas le moment, et puis j’ai commencé, et terminé, je dirais 4 minutes après.

C’est le temps de lecture, montre en main, de ces « 179 histoires à lire avec qui on veut », c’est le temps que ça prend aussi pour finir la journée avec le sourire partout, aux lèvres et au coeur. On termine parfois la lecture avec les yeux humides, d’autres fois c’est mignon à vous faire frétiller les ovocytes, d’autres encore – souvent – drôle à devoir s’arrêter pour glousser. C’est tout le temps d’une tendresse dingue sur soi, la vie, les autres. J’ai plus jamais eu l’envie de sauter une page pour en finir plus vite avec l’histoire du soir, chacune d’entre elles se dévore avec un plaisir partagé, avec une seule hâte, celle d’être à apres-demain.

J’avais découvert cet auteur à l’étage jeunesse d’une librairie il y a quelques mois, sans savoir que grâce a lui la dernière fois n’en serait pas une, et que j’avais encore devant moi un an d’histoires à lui lire le soir assise sur le bord de son lit, dans sa chambre en bazar, les cheveux pas démêlés, et en reposant le livre sa voix qui dit, presque à chaque fois, « je crois que celle-là, c’était ma préférée ».

Namasté mes amis

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Jusqu’ici, en France, quatre femmes entre 30 et 40 n’avaient jamais fait de yoga. Désormais, elles ne sont plus que trois. Je sors de mon premier cours. J’avais longtemps repoussé la chose, aussi emballée par l’idée d’un cours collectif que par celle de marcher pieds nus sur des tapis que je ne connais pas.

J’ai déposé mes affaires au vestiaire, et pris un tapis, une couverture et quelques objets non identifiés que les autres femmes avaient disposé autour d’elles. J’étais tellement perdue que je faisais tout comme elles, elles se seraient mises à pousser des grognements en s’enfonçant une clé de 12 dans le nez que j’aurais fait pareil. Rien ne m’étonnait, ou plutôt tout m’étonnait, j’étais dans cette zone où l’on ne sait rien de ce qui se fait, de ce qui se dit, où on ignore tous les usages en la matière, et où cette sensation d’étrangeté nous absorbe tellement qu’on en oublie qu’on est juste à montreuil, sur un tapis de yoga, a quelques minutes à pieds de chez soi.

La prof nous a dit quelques mots, elle avait un accent magnifique, et son visage rayonnait comme si elle venait de croiser le Christ et qu’il lui avait fait un gommage detox au charbon actif.

Elle nous a demandé de nous asseoir en tailleur, les mains sur les genoux, et j’ai eu envie de rigoler comme à chaque fois qu’on me demande de faire quelque chose qui a à voir avec une posture, comme à chaque fois que je dois entrer dans un rôle, en l’occurrence celui de la fille qui fait un cours de yoga, ce qui en soi n’est pas si drôle, vous en conviendrez. Apres elle a dit qu’on allait devoir chanter et là j’ai pensé que j’allais devoir partir, heureusement ça a duré juste le temps d’un « hummmmmmmmm », et puis on a enchainé quelques positions. Elle les expliquait tellement bien que je pouvais les faire sans la regarder, yeux fermés, jusqu’au moment où elle a fait une blague alors j’ai rigolé et ouvert les yeux, mais c’était pas du tout une blague.

Tout autour de moi, la totalité des femmes sans exception avait pris la position demandée avec la même peine que si on leur avait demandé de se toucher l’oreille gauche avec l’index droit.

Mon corps à moi m’avait opposé un « non » ferme et définitif. Je le connais un peu, je sais qu’il ne brille pas particulièrement pour sa souplesse ni son endurance, mais face à son obstination têtue et raide, j’étais la mère désemparée, lui l’enfant buté, j’ai eu envie de me justifier, « il n’a pas fait la sieste », mais personne me regardait sauf la prof, qui m’a fait de la tête le signe que c’était pas grave. Elle est passée et m’a dit tout bas « la prochaine fois peut-être qu’il voudra bien », et c’était très doux d’entendre qu’il avait bien le droit de dire non. On a continué, mon corps, moi, les autres femmes et le leur, à enchaîner des positions. À un moment on s’est retrouvées allongées, le tapis m’a absorbée et je crois bien que je suis passée en dessous de lui. La prof nous a demandé si on avait froid, j’ai dit non mais quand elle est passée elle a dit « tou a bésoin dé chalor » et m’en a déposé une. Elle avait raison, c’était bien.

À la fin on a dû chanter des trucs que je ne comprenais pas, j’ai pas trop aimé l’idée, je me disais que si ça se trouve j’étais en train de chanter « Macron est grand » ou « J’aime les Chamonix ». Au bout d’une heure et demie je suis rentrée, à pieds, comme j’étais venue, mais avec la sensation d’un corps qui marchait dans la rue, un corps qu’il est ce qu’il est, plus ce qu’il etait et pas encore ce qu’il sera, un corps qui fait ce qu’il peut et c’est déjà sympa de sa part.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu de fièvre

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Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu de fièvre. Je me souvenais plus de cette sensation d’être un peu ivre et enfermée à l’intérieur de soi. Peut-être parce que la dernière fois je ne savais pas encore ce que ça faisait d’être un peu ivre. Par association d’idées, cette fièvre me donne envie d’être dans ma chambre Laura Ashley, dans mon lit en bois qui craque, volets fermés, d’entendre les pas inquiets de ma mère qui monte régulièrement surveiller ma température en posant sa main sur mon front, de me laisser aller de temps en temps à ce répit délicieux du sommeil où la douleur s’estompe un peu et même les rêves deviennent cotonneux, comme si on marchait sur des nuages. De manger des haricots verts cramés, parce que oui, depuis que mon monde est monde quand je suis malade la seule chose dont j’ai envie c’est des haricots verts poêlés et cramés, même qu un jour un baby-sitter est venu me garder, ma mère lui a demandé de me faire ça et il lui a demandé trois fois « vous êtes sûre ? Je peux faire autre chose », et s’est presque excusé en les déposant sur ma table de chevet. Envie de rater l’école sans m’en préoccuper parce que Maud me ramènera les devoirs, de ne plus savoir quelle heure il est, mais de savoir que ce n’est pas grave, parce que j’aurais beau ne pas bouger un orteil et mettre toute mon énergie à combattre l’armée rouge des microbes dans la gorge, personne n’aura besoin que je me lève, et je pourrai même laisser mon plateau comme ça, sur la table de chevet, avec l’assiette d’haricots verts cramés que je n’aurais pas réussi à avaler.

J’ai un peu menti dans « Quatre murs et un toit »

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J’ai un peu menti dans « Quatre murs et un toit ». Ma dernière nuit dans cette maison, c’était pas à la dernière page, c’était cette nuit. Tout à l’heure je vais claquer la porte, et ca sera la dernière fois. Le thermomètre explose, les oiseaux rouennais ne comprennent plus rien, je sais pas combien de temps Ca vit, un piaf, mais Ca m’étonnerait pas que pour une majorité d’entre eux, avoir le soleil qui réchauffe à ce point les plumes ça soit une grande première.
Moi qui n’aime pas les dernières fois, je dois bien dire que depuis quelques heures je suis servie. Dernier apéro, dernier diner, dernier réveil, dernière douche, dernier matin, dernier 12h14, dernier tout.
Mais bon, je viens de passer devant la balançoire et j’ai réalisé qu’il y avait bien eu une dernière fois que je suis montée dessus et que j’ai essayé de toucher les nuages avec mes pieds, et cette dernière fois-là j’en ai pas fait plus de cas que ça. Alors je me dis que la vie n’est qu’une succession de dernières fois, certaines qu’on voit venir, d’autres pas. Un jour j’ai nourri ma fille au biberon sans savoir que ça serait la dernière fois. Un autre je la porterai dans mes bras et je ne saurai pas non plus en la reposant au sol que ça n’arrivera plus, et puis je m’en remettrai, peut être même que je m’en apercevrai même pas, alors bon ça va.
Depuis la sortie de ce livre on m’a beaucoup parlé maison d’enfance, celles qui brûlent, qui sont rasées, vendues, celles qui font des disputes et celles qui n’en font pas, celles dans lesquelles on se retrouve l’été et celles Qu on visite en rêve la nuit, alors j’en profite pour vous remercier pour vos mots et vos confidences, et quand je lèverai mon rêve de rosé dans quelques minutes, ce sera à nos maisons d’hier et a celles de demain.

Et au milieu

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Et au milieu coule pas une rivière mais pousse un poirier, qui se dresse en plein coeur du petit carré de béton à l’entrée, et à partir de mars étend ses branches en fleurs jusqu’au balcon où, tous les matins, je bois mon café en fumant une cigarette. On dirait un enfant qui tend la main pour me demander de jouer à « c’est le printemps ». On disait qu’il faisait beau, et que j’étais un arbre. On disait que t’étais une dame et que t’avais pas le temps de jouer à ce jeu-là. On disait que le soleil s’y mettait et venait s’emmêler dans mes branches et dans tes doigts, et que maintenant qu’on était deux tu ne faisais plus le poids. On disait que tu riais et que tu disais « bon d’accord le printemps, d’accord les enfants », et que tu t’asseyais sous mes branches, quelques minutes à ne rien faire. On disait qu’après t’étais contente de l’avoir fait parce qu’au fond tu sais bien qu’à force de reporter parce qu’on n’a pas le temps, un jour il est trop tard et c’est l’heure de dormir, de mourir ou de l’hiver. On disait qu’on se donnerait rendez-vous tous les matins, pour jouer un peu, juste 5 minutes, allez s’il te plaît, oui trop bien, 5 minutes promis.

Ma biche,

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Ma biche,

Tu m’avais fait l’honneur et la confiance de m’envoyer ta bite il y a quelques semaines. Je t’ai déjà dit combien j’aimais ta bite, et combien il me semblait que de livres en livres, ta bite s’affinait, devenait plus douce, plus tendre et plus précise. En lisant ton manuscrit, j’ai laissé coulé quelques bites et surtout laissé échappé quelques éclats de bite. J’ai été surprise par la bite, il est vraiment des bites auxquelles on ne s’attend pas. J’envie toutes les bites qui ne l’ont pas encore lu, je sais le plaisir qu’elles prendront à le déguster en sirotant une bite bien fraîche cet été.

Tu m’as donné envie de partir en bite dans un pays étranger, de profiter de chaque bite avec ma famille, et aussi d’avoir une deuxième bite, pour qu’avec ma première elles construisent des souvenirs doux et joyeux, et qu’elles se sentent plus fortes à deux.

Ta bite est précieuse pour moi, et meme si des centaines de bites nous séparent géographiquement, sache qu’il y aura toujours une bite pour toi dans mon coeur.