Monter l’escalier

Mon père m’a toujours soutenu qu’en amour, le meilleur moment c’est quand on monte l’escalier.

« Toujours », c’est un grand mot, j’imagine qu’il ne fredonnait pas ces mots au-dessus de mon berceau, mais cette phrase c’est de lui que je l’ai entendue la première fois, et c’est sa voix qui la prononce chaque fois qu’elle résonne dans ma tête.

Je ne sais pas ce qu’il y avait, dans sa tête d’adulte, en haut de l’escalier. J’ignore jusqu’à quel point pour lui l’expression était imagée. Je vous rappelle que je suis une oie blanche, que je l’étais encore plus à l’époque. Je vous rappelle que pendant des années, quand mon institutrice ou les parents de mes copains me demandaient si je connaissais une blague, je racontais celle entendue de la bouche du même père, et qui se déroule au couvent :
« – Mes sœurs, ce soir c’est carottes…
– OUAAAAAIS !
– … Rapées.
– Ooooh… »

Je trouvais ça drôle d’aimer les carottes et de ne pas les aimer râpées, puisque c’était exactement la même chose, d’ailleurs mes interlocuteurs avaient l’air de trouver ça drôle aussi, la preuve, ils manquaient de s’étouffer à chaque fois au moment de la chute, réaction qui me confortait donc dans l’idée que « Toto aux toilettes », c’était so 1987.

Donc dans ma tête d’enfant, pas de chambre à coucher en haut de l’escalier, encore moins de promesse sensuelle, d’ailleurs les escaliers n’étaient pas ceux d’une maison mais ceux d’un immeuble grand et gris, et les escaliers grimpaient jusqu’à un appartement cosy éclairé à la lueur des bougies, dans lequel tout frémissait, le plat dans la casserole et l’amoureux, tous les éléments dans un même mouvement, un sur-place hésitant et excitant, le temps suspendu de l’attente, le charme du moment où rien n’est encore entamé.

A partir du moment où il m’a confié ce secret, je n’ai plus jamais pris l’ascenseur. Les ascenseurs c’est comme les avions, ça va trop vite. Ca ne laisse le temps ni de rêver ni d’anticiper, c’est un caprice d’enfant pressé qui rate sans le savoir le meilleur : le chemin qui mène à, le moment juste avant que.

Quelques années plus tard j’ai compris l’intérêt des chambres et des escaliers qui montent jusqu’à elles, j’ai saisi la teneur de ce moment dont on vantait tant les mérites. Chez moi, je n’ai pas de marches à monter pour rejoindre notre chambre, pourtant chaque soir j’en gravis quelques unes, qui mènent à une chambre en bazar. Sur la porte il y a écrit « Défensse d’entré quan je sui facher », à l’intérieur il y a plein de pièges sur lesquels on bute quand on est pas habitués, et puis dedans il y a un lit, et puis dedans une petite fille, sur laquelle je dépose un baiser, toujours au même endroit, en disant la même phrase, c’est du registre du TOC, mais c’est surtout du registre du magique l’effet que ça me fait à chaque fois, si je m’écoutais je la réveillerais pour la manger mais ce ne serait pas très gentil et demain elle a escrime, et elle adore y aller.

Tu t’es trompé Papa, le meilleur moment en amour ce n’est pas quand on monte l’escalier, c’est quand on le redescend, le cœur comme regonflé, avec son odeur de sommeil dans le nez.

Une réflexion sur “Monter l’escalier

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s