L’âge de raison

Alors même que je hais le concept d’âge de raison – au nom de quoi serait-on sensés devenir « raisonnables », et surtout, pourquoi à 7 ans seulement ? – je dois bien avouer avoir entendu quelqu’un qui avait un fort air de ressemblance avec la mère de ma fille prononcer à quatre ou cinq reprises une phrase du type « Dis donc, tu sais que 7 ans c’est l’âge de raison ? »

J’aimerais parfois connaître l’identité et l’ambition de cette femme qui se fait passer pour moi mais en beaucoup moins bien.

Ca faisait 74 dodos qu’on comptait les dodos, et qu’on retirait chaque matin un bâton sur le tableau. Et puis un jour on a été le 4 juin, et ma fille a eu 7 ans.

Le 4 juin tombant un samedi cette année, notre maison étant encore en travaux, les espaces extérieurs impraticables et le temps automnal, c’était donc la journée idéale pour fêter son anniversaire avec ses nombreux amis.

On a commencé à lister les invités, on s’était arrêtés à 10, mais par je ne sais quel processus, un moment où je trouvais qu’ils étaient quand même vachement bruyants je les ai comptés, et ils étaient 14.

Je ne crois pas vous avoir raconté ses 6 ans avec ses amis, organisés au Parc Floral de Vincennes. Alors qu’on arrivait une heure avant l’heure dite pour préparer la nappe, le goûter et tout le reste, le gardien du parc nous apprenait dans un sourire de gardien de parc que maintenant qu’on était en juin, c’était 6 euros l’entrée par enfants. Ca avait été la première angoisse d’une longue série, celle se situant tout en haut de l’échelle étant d’égarer un enfant.

Je pense être restée en apnée durant les 3 heures qu’ont duré le goûter, puis avoir carrément cessé de vivre lorsque les parents sont arrivés au compte-goutte et que, jusqu’au bout, j’ai imaginé l’un d’eux venir chercher le petit Enzo ou la petite Léa, et moi leur répondre que ça faisait un moment que je n’avais pas vu Enzo ou Léa dites-donc, et que tout bien réfléchi je ne les avais pas vus de l’après-midi.

Une fois qu’on s’était retrouvés sans enfants, j’avais remballé fissa le bazar et j’étais partie rapidement du parc, histoire de ne pas avoir à affronter les parents d’Enzo ou Léa. J’avais couru jusqu’à la voiture, puis un moment j’avais trouvé que ça faisait quand même longtemps que je courrais, avant de réaliser que j’avais largement dépassé l’emplacement de stationnement de la voiture, qui n’y était plus. Terminer un anniversaire à la fourrière ça rime, et aussi avec « enfer » mais pas avec « dépression », ce qui est un mystère.

Donc cette année, je ne vous dis pas le bonheur de pouvoir fermer une porte à clé derrière chaque enfant, même si cette précaution ne m’a pas mise à l’abri de quelques montées d’angoisse soudaines quand un des enfants disparaissait de mon champ de vision plus de 6 minutes. (Un symptôme post-traumatique, qu’ils appellent ça dans le jargon).

J’avais prévu cette année un anniversaire avec des ateliers, que j’avais modestement nommé « Kermesse d’automne ». L’idée c’était de ne pas avoir à hurler pour solliciter l’attention de tous les mômes, et de les laisser s’amuser à chacun des stands en toute autonomie, pendant que j’irais me prendre un bain ou faire une petite sieste.

Il y avait un atelier brochette de bonbons, pour lequel j’avais commandé environ 1 kilo de bonbon par enfant sur Internet, et fabriqué des supports avec du melon et de l’alu. J’avais juste sous-estimé la dangerosité des pics à brochette, et j’ai espéré durant tout l’après-midi que les parents récupèrent les deux yeux de leurs enfants, si possible pas dans le petit sachet à leur nom.

Avec du masking tape j’avais créé au sol une marelle et un circuit de course de pop-corn, à faire avancer en soufflant dans une paille. Réellement, le masking tape (petit ruban adhésif coloré qui se colle et se décolle facilement, pour ceux qui vivent dans une grotte sans Instagram) (les pauvres) est ce qui se fait de mieux en matière de parentalité, ex æquo avec les tomates cerise. (J’ai toujours eu une tendresse particulière pour cette variété, grâce à qui un apéro avec des chips se transforme avec un peu de bonne volonté en repas équilibré crudités-féculents)

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Il y avait un Mémory géant, avec des photos des mômes datant de l’anniversaire au Parc Floral imprimées en grand, par deux, à retrouver par paire. (Il manquait juste celles d’Enzo et Léa, qui ne se sont pas formalisés.)

On trouvait ensuite le stand « Bonhomme bizarre », sur lequel il fallait se bander les yeux et coller sur la silhouette, en piochant à l’aveugle parmi les éléments amoureusement dessinés, coloriés, et découpés par votre serviteur et sa fille, deux yeux, un nez, et une bouche.
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Un peu sur le même principe (parce qu’il y a pas à chier, un enfant avec les yeux bandé, c’est quand même vachement moins agité), lui succédait un atelier « dessiner les yeux bandés c’est gagné », avec des petits mots à piocher avant de les reporter sur le tableau.

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(Par exemple, là, c’est un mouton)

Cette histoire de yeux bandés visiblement ça les a un peu perturbés, j’en ai vu un qui tentait de lire le mot pioché avec les yeux bandés, croisé un autre qui avait oublié d’enlever le masque et cherchait désespérément les toilettes, quand un troisième me demandait si le Memory aussi, il fallait le faire les yeux bandés. (Je lui ai dit oui et j’ai retiré les cartes, histoire que ça l’occupe un peu plus longtemps.)

Le dernier atelier était consacré aux loisirs créatifs, avec de la décoration de galets et de ballons. Il y avait à disposition des feutres conçus à cet effet et des gommettes en forme d’yeux autocollants, trouvées in extremis. (La veille j’avais chargé mon mec de s’en occuper, qui s’était contenté d’écouter d’une oreille et était rentré bredouille. Quand je l’ai interrogé sur ce qu’il avait demandé précisément au vendeur, il m’a expliqué qu’il avait demandé, comme convenu, des autocollants en forme d’yeux à coller sur les yeux des enfants. Je ne sais pas très bien quel chemin a pris l’information dans sa tête pour devenir celle-ci, mais je suis heureuse de vous apprendre que Truffaut ne vend pas ce type d’articles.)

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Pour faciliter la tâche des enfants et leur souffler l’inspiration, j’avais imprimé des photos de galets peints et décoré quelques ballons. Le premier qui me dit qu’on dirait une poupée gonflable je lui crève les yeux avec un pic à brochettes.

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Tout était prêt avant leur arrivée, bien avant leur arrivée même, sachant que je ne savais plus à quelle heure je les avais conviés et qu’à H-pas beaucoup, j’envoyais un message aux parents pour leur demander l’heure notée sur le carton d’invitation. (Et aussi si c’était le bon jour). En apprenant que je les avais conviés à 15h30, mon mec a décrété comme un enfant déçu que c’était trop tard et bien trop court, 2h30 pour un goûter d’anniversaire.

Au bout d’une heure, il retirait ce qu’il avait dit, bien sûr.

Au bout de 2 heures, il guettait sa montre dans l’attente des parents, semblant avoir oublié qu’à partir de 18h, ils étaient invités non pas à venir récupérer leurs mômes, mais à venir faire la fête avec le reste de leurs enfants.

A 19h on était une bonne trentaine dans la baraque, baraque étant un grand mot, vu la gueule de la chose.

A 23h on avait tous bu assez pour ne plus rien entendre, sauf le son de notre cœur qui battait dans nos tempes.

A 2h on se couchait, des cotillons dans tous les orifices.

A 9h on se levait pour préparer la suite des festivités, en se disant que si 7 ans ce n’était pas l’âge de raison, 33 et 42 non plus.

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