Bons baisers de là-bas

Le soleil est de retour, et malgré sa 32ème édition, le printemps continue à me procurer le même frisson de plaisir, chaque année, le même émerveillement pour la fidélité des saisons et leur succession. Tout pourra s’évertuer à partir à volo, le printemps continuera à succéder à l’hiver qui succèdera à l’automne. Tout pourra être bouleversé, à l’intérieur de votre lit conjugal, de vos organes, de vos terrasses préférées ou de l’ordre du monde, toujours, un beau jour, quelques degrés en plus nous sauteront à la peau, les arbres deviendront roses et les odeurs de barbecue plus pressantes. Et aussi, dans ces premiers instants, la satisfaction sur la tête des gens, satisfaits de ce qui arrive, peut-être, mais satisfaits d’eux-mêmes aussi, je trouve, quelque chose de pas loin de la fierté, fierté peut-être d’avoir bravé l’hiver et de bientôt vivre un nouvel été.

Cette année comme toutes les autres, donc, je meus mon corps blanc en fonction de l’orientation du soleil, mais cette fois c’est un peu différent, il est un peu moins blanc et moi un peu moins gourmande. J’en laisse un peu pour les autres, j’ai fait le plein récemment. Il y a 2 mois exactement.

Quand j’ai fait mon entrée – remarquée – dans ma belle-famille, une des premières choses dont j’ai entendu parler était un projet de voyage tous ensemble. Je dis « remarquée » mais ne comptez pas sur moi pour vous raconter mon premier Noël chez eux, le visage barré d’un pansement couvrant mon menton, leur expliquant vaguement que c’était juste un accident bête, très bête même puisque j’avais voulu ouvrir un cadeau avec les dents et que le carton m’avait ouvert la peau – oui, profond, mais non, pas grave, ne vous inquiétez pas. En réalité, j’avais juste une poussée d’acné proportionnelle à l’angoisse que j’avais de cette première rencontre et à la volonté que j’avais de leur faire bonne impression. La poussée d’acné s’était déclarée deux jours avant, et je me souviens la veille avoir longuement hésité entre deux options : laisser l’épidémie se propager ou – foutu pour foutu – percer les boutons un à un et miser sur la magie de Noël pour que les dégâts soient ainsi limités. Ne comptez sur moi ni pour vous dire que bien sûr j’ai choisi la seconde solution, et qu’évidemment ce n’était pas la bonne.

Bref, ce soir-là, comme ceux qui ont suivi, j’ai entendu parler de ce projet de vacances très loin, réunissant grands-parents, tantes, enfants, pièces rapportées et petits-enfants. Seize personnes, en tout. Un projet du même type avait pris forme quelques années auparavant, et alors que toute la petite famille était prête à partir de bon matin à l’aéroport, elle avait trouvé la fenêtre fracassée, et l’entrée vidée des valises, passeports, argent liquide et autre petit matériel fort utile pour partir au bout du monde.

Je jure sur la tête de ma fille que je n’étais pour rien dans cette sombre affaire, toujours est-il que je suis sans doute la seule à être sortie gagnante de cette histoire, parce que le voyage a donc été reporté à une date ultérieure qui m’a permis entre temps de faire connaissance du fils de la famille, de sympathiser assez avec lui pour fonder une famille et m’incruster dans le projet de bout du monde.

Peu à peu, au fil des années, le projet a pris forme. Il y a eu cette fois, à Noël, où ma belle-mère à dit en levant sa coupe qu’elle avait quelque chose à nous dire. A la fin de sa phrase on a tous applaudi, déjà parce qu’on était contents qu’elle ne soit pas enceinte, et aussi parce qu’on était contents de savoir que le voyage, c’était pour l’hiver prochain. Quelques mois plus tôt, la mère de mon beau-père était décédé, et ce qu’elle avait laissé sous son matelas prendrait cette forme-là, celle de vacances ensemble en plein soleil en plein hiver.

Il y a eu un paquet de rebondissements (le seul auquel on ait échappé étant peut-être la résurrection de ladite arrière grand-mère), et puis un beau jour, on a commencé à faire nos bagages, à y glisser des maillots et des tongs en ricanant, parce que ça ne se peut pas, qu’il fasse beau quelque part quand ici il fait si froid, on a pris aussi quelques gros pulls pour la même raison, qu’on a oubliés dans un placard dès notre arrivée le temps qu’ils prennent l’odeur de la chambre climatisée.

Parce que c’était vrai ce qu’on voyait à la météo, en Thaïlande il fait chaud. Très chaud. J’avais déjà eu une petite suée dans l’avion, au moment où l’hôtesse m’avait tendu mon plat de ratatouille et où, pour une raison que j’ignore – turbulences sans doute – l’assiette m’avait glissé des mains au moment où elle était juste au-dessus de mon voisin de droite, celui très chic avec la chemise blanche. Finalement on s’en est sortis presque sans une éclaboussure, mais tout le reste du voyage (10 petites heures seulement) l’homme a affiché une mine aussi tendue au moindre de mes mouvements que si je lui avais annoncé que je portais une ceinture d’explosifs.

Les dix jours qui ont suivi se sont passés dans une ambiance de bonheur pas loin de l’indécence, d’excursions, d’îles paradisiaques. Pour vous aider à vous faire une idée de ces vacances, disons que la plus grosse contrariété qu’on ait eu à gérer était que la bière se réchauffait beaucoup trop vite au bord de la piscine.

En vrai, et j’y repense à l’instant, il y a bien un moment que j’ai détesté, celui où je me suis rendu à un tournoi de Box Thaï, sans savoir que les premiers concurrents seraient des enfants. Petits soldats de 7 ans dressés pour taper et prendre des coups sous les hurlements des adultes qui parient sur leur tête, leur tête d’enfant de 7 ans pourrie par l’angoisse d’échouer et de se faire mal, résignée à l’idée que ça sera peut-être le cas, le bruit sourd des gants sur les corps maigres et des corps qui tombent sur les tapis.

De ces dix jours de vacances, le souvenir le plus beau et le plus intact que je garde est celui du premier matin.

En sortant de l’aéroport la veille, le soleil était couché mais avait laissé dans l’air un parfum de ciment et de terre chauds et on a dîné dehors avant d’aller se coucher tôt.

Le lendemain matin, je me suis réveillée avant tout le monde, j’ai eu une montée de bonheur en sentant sous mes pieds le sol rafraîchi par la clim mais ce n’était que le début. J’ai enfilé un tee-shirt, un short et des tongs et j’ai ouvert sans faire de bruit la porte de la chambre 8123 qui donnait sur le couloir extérieur perdu dans la végétation.

Pendant une vingtaine de minutes je me suis promenée au hasard des allées de l’hôtel, alors que tout le monde dormait encore et que le soleil me brûlait le visage, étourdie par le bruit de mes tongs, ne m’arrêtant pas de marcher pour que la magie continue d’opérer, respirant partout des odeurs d’été, de fleurs, de chlore, de café, me pinçant régulièrement pour vérifier que je ne rêvais pas, que j’étais bien là, catapultée en plein mois d’août, pour un séjour encore à peine entamé.

Je me souviens avoir sorti mon téléphone pour prendre quelques photos, consciente que j’étais en train de vivre un moment dont je me souviendrais longtemps.

Depuis il ne se passe pas une journée sans que je ne retourne exactement à cet endroit-là, à cet instant-là. Écoutez bien les photos, je suis sûre qu’on peut encore y entendre le bruit des tongs et, au fond, en tout petit, celui de la nostalgie.

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