Le point final

On en est donc là, fin mars 2015, avec des centaines de pages miraculées et un manuscrit volé, peut-être entre les mains d’un homme qui le publiera à son nom et deviendra riche et célèbre. Sauf que lui n’a pas la fin, celle à laquelle j’ai pensé au restaurant, et que je me jure d’écrire, au moment où je cherche le sommeil, dans notre lit fouillé par d’autres mains, au milieu des placards renversés qu’on ne peut pas toucher en attendant le relevé d’empreintes.

On en est là, et si la situation narrative est sur le point d’être débloquée, ce n’est pas la seule. Je débloque aussi un peu, enfin c’est ce qu’on me dit, mon mec surtout, « tu débloques », « détends-toi », jusqu’à me dire, un matin dans la cuisine alors que je n’ai toujours pas dormi : « Il faut que tu finisses ce livre. Pars, enferme-toi avec une caisse de vin et une cartouche de cigarettes, écris, finis. »

C’est le genre de proposition qui tombe rarement avec moi dans l’oreille d’une sourde, je prends mon téléphone, en trois clics je réserve un billet de train et un appartement en bord de mer, je fais mes bagages et je m’en vais.

Je suis déjà partie pour écrire, en février, à quelques kilomètres seulement de chez moi et, de ces deux semaines que j’avais rapidement évoquées ici sans prendre le temps d’y revenir, je garde un souvenir ému, nostalgique, magique, il peut s’en passer des choses juste de l’autre côté du périph.

Donc je pars à l’aube, avec une petite valise et mon ordi, je les fais rouler tous les deux dans un Paris qui dort encore, puis dans la gare qui grouille. J’arrive à destination très tôt dans la matinée. Cette putain d’impression de liberté. Le goût du premier café, au distributeur de la gare paumée, en attendant un taxi. Je lui donne l’adresse, on commence à parler. Il est beau, et surtout très drôle. Il me raconte des anecdotes croustillantes sur sa vie de taxi dans cette ville désertée l’hiver et pleine à craquer l’été. On rit, j’ouvre la fenêtre, on est au bord de la mer maintenant, surtout me rappeler de la perfection du moment.

Il me dépose devant un immeuble qui fait face à la mer. La promenade est déserte. Parfois, quelqu’un qui court et m’éclabousse en passant d’un nuage de bonheur. J’attends le propriétaire du studio que j’ai loué, sur un banc face à la mer. Il arrive à l’heure, le lieu est conforme aux photos, la terrasse bien là et la mer juste en dessous, calme, confiante, docile, fidèle à son poste.

Je range mes affaires dans le placard, je marque mon territoire, je vais acheter en bas des kilos de café, je m’installe sur la petite table de la terrasse et j’allume mon ordinateur.

Je souhaite à tout le monde, même à mon pire ennemi, de connaître d’une façon ou d’une autre le sentiment des heures et des jours qui suivent. On parle d’être « hors du temps » et ce n’est pas une image, je me souviens d’être sortie de ma bulle, à plusieurs reprises, en étant incapable de dire s’il s’était écoulé une heure ou cinq. J’allais dire que ce sentiment est sans doute celui qu’on expérimente aussi en dansant, en peignant ou en courant, mais ça fait longtemps que je ferai du jogging si après une course j’ignorais s’il s’était passé une heure ou cinq.

Et puis il y a dans l’écriture un truc particulier quand même, que j’ai souvent ressenti sans réussir à le traduire en mots, jusqu’à les entendre dans la bouche d’un auteur invité à La Grande Librairie récemment. Il disait en quelque sorte qu’il se sentait souvent prisonnier, à l’étroit, et qu’en ouvrant un document vierge avant d’écrire c’était comme si s’ouvrait à lui la somme de tous les possibles. Je crois qu’effectivement c’est aussi simple que ça, et qu’on n’a pas souvent l’occasion ailleurs que sur une feuille blanche de créer de toute pièce autant de bouts de vies qu’on le souhaite.

Il y avait donc le café, chaud, tiède, puis froid, le bruit de la mer en fond, tout le temps, la promenade le matin sur le bord de mer déserté, et la découverte, au bout d’une petite heure de marche, de la terrasse d’un hôtel, désertée elle aussi, offerte en entier, sur laquelle j’ai passé des heures délicieuses. Il y avait aussi, en rentrant de cette promenade le deuxième jour, la découverte d’un restaurant sur le sable, posé sur mon chemin à 11h30 exactement, l’heure idéale pour m’enfiler tous les jours qui ont suivi un plateau d’huitres et un verre de rosé, mon ordi sur les genoux, du sable dans les touches, un sourire figé sur le visage.

Il y avait tout ça et bien d’autres choses encore, la baie vitrée légèrement ouverte le soir, à quelques centimètres du canapé lit, mon oreille collée toute la nuit au filet d’air frais pour ne rater aucune seconde du ronronnement de la mer. La fluidité des choses, tout le temps.

Il y a eu surtout, le dernier jour, la conviction que j’allais terminer avant demain. Le soir qui s’approche, la caféine qui fait battre le cœur un peu trop vite, à moins que ce ne soit l’excitation, ce soir j’aurai fini mon deuxième roman.

Alors j’ai voulu une soirée particulière, j’ai voulu fêter ça, je me suis demandé ce qui me ferait vraiment plaisir, l’idéal avait la forme dans ma tête d’un restaurant sur la plage et d’un verre de rosé, de deux gorgées entre lesquelles je mettrai le point final.

J’ai appelé le restaurant aux huitres, qui était fermé le soir. Celui de l’hôtel n’était pas dans mes moyens, et aussi beaucoup trop loin du studio, que je devais rejoindre à pieds, dans le noir, le soir. Je suis partie avec mon ordi sous le bras en quête d’un autre établissement, il était 18h environ, je me gardais le meilleur pour la fin, le meilleur étant quelques infimes modifications, la dernière phrase et le point final.

Hors saison, la plupart des établissements étaient fermés, et c’était la première ombre au tableau depuis le début de ce séjour, c’est vous dire si j’ai des vrais soucis dans la vie.

Il était 19h30 maintenant. Je commençais à avoir faim, et soif, et j’ai fini par me rabattre sur l’idée de terminer sur la terrasse avec un truc à manger et un autre à boire. Mais entre temps les magasins avaient fermé.

A 20h il faisait nuit, la soirée n’avait plus grand chose d’excitant. Je me suis dirigée vers le studio en calculant qu’il me restait pour le dîner un paquet de M&M’s et des biscottes iodées et ramollies.

Ca me chiffonnait, quand même, cette perspective de conclure si piteusement un séjour qui avait si bien commencé. Et puis vous savez peut-être ce que c’est, la force des symboles, et j’en voulais un joli de symbole pour le point final. Je me suis amusé à me faire du mal en listant une dernière fois ce que j’aurais voulu : du sable et le bruit de la mer, du vin et quelques heures devant moi, le tout, tant qu’on y est, à proximité immédiate de là où je logeais.

J’étais en train de composer le digicode de l’immeuble quand j’ai entendu derrière moi un brouhaha qui allait et venait, au rythme du vent qui commençait à se lever.

Je me suis retournée et je n’y ai vu que la mer. Au moment où je m’apprêtais à rentrer dans l’immeuble, le bruit s’est fait plus net et j’ai lâché la porte pour traverser, juste devant moi, la petite route qui longeait la plage, puis rejoindre le petit muret en béton et le banc du premier jour.

En contrebas, juste en dessous du muret, posé devant mon immeuble, se dressait un bâtiment prolongé d’une terrasse en bois.

J’ai descendu les quelques marches de l’escalier en pierre pour arriver sur la plage. A l’intérieur du bâtiment, complètement ouvert sur la plage, sur les terrasses, devant et derrière le bar, parlaient, buvaient et riaient des individus de type humains. Je me suis approchée, le plus près possible, pour vérifier que tout cela était bien réel.

« Bonjour, c’est ouvert ? », j’ai dit au type qui venait.

« Euh, oui. », il a lancé en me désignant d’un geste de la main les gens qui avaient tout l’air de s’adonner aux activités d’un lieu ouvert. « C’est le premier soir », il a ajouté.

« Et je peux boire un verre ? »

« Oui, c’est possible. »

« Vous avez pas du vin, par le plus grand des hasards ? » j’ai demandé dans un sourire gêné, sûre qu’il allait me rire au nez, exactement de la même façon que si je lui avais demandé s’il avait pas une épingle à chignon par le plus grand des hasards.

Il m’a dit que si, m’a demandé lequel je voulais, je me suis assise sur la table en bois, les pieds dans le sable, à environ 5 mètres de l’endroit où je dormirai ce soir, j’ai posé mon ordinateur et je l’ai allumé et j’ai bu la première gorgée du verre de rosé frais qu’on venait de m’apporter. Après il a posé sur la table à l’abri du vent une bougie qu’il a allumée, je crois avoir eu à ce moment un orgasme fulgurant.

Quelques verres et heures plus tard, le groupe de potes qui tenait le bar m’a proposé de me joindre à eux pour aller en boîte, je leur ai dit que je ne pouvais pas, j’avais un roman à finir.

Je l’ai fini, à la seule lueur de la bougie, sur une terrasse, une plage et une ville désertes.

Je m’en suis retournée à mon petit studio face à la mer, passer la nuit l’oreille collée à la fenêtre, le sourire figé et les yeux grand ouverts.

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