Un tout petit retard

Je déteste avoir du retard. A mes rendez-vous pros, pour le travail que j’ai à rendre, avec mes potes, dans mes règles ou pour partir à l’école, rien ne m’angoisse plus que cette idée. Un psy m’a dit un jour que je gagnerais à me demander ce que j’ai si peur de rater, je lui ai proposé d’arriver à la bourre à la prochaine séance, pour voir, on n’en a plus jamais reparlé. C’était le même psy qui, observant le mal que je me donnais à trouver mon chéquier dans mon sac plein à craquer, m’avait demandé ce que ça m’inspirerait de venir la prochaine fois avec seulement mon portable et mes clés. Je lui avais répondu que ça m’inspirerait que je ne pourrai pas le payer, ça non plus, on n’en a plus jamais parlé. Finalement il y a un paquet de choses dont on n’a plus jamais parlé, jusqu’à ce que ce soit moi qui lui demande de ses nouvelles et que je comprenne qu’il était peut-être temps d’arrêter.

Bref, je m’égare. Tout ça pour dire que je déteste avoir du retard, et que le problème du retard quand on ne l’aime pas – tous les angoissés du retard vous le diront – c’est que foutu pour foutu, on préfère ne pas venir que d’arriver à la bourre. Or, le retard a ceci de particulier qu’il se creuse et que ça devient donc vite un gros merdier.

J’ai sur ce blog pas mal de retard, pas mal de petites choses que je voulais vous raconter avant de repasser à un rythme plus régulier, quelques anecdotes notables et soumises à une certaine chronologie avant de pouvoir revenir à des choses plus décousues. Le 20 mars dernier, j’ai réalisé que j’avais exactement un an de retard par rapport à ce que je souhaitais vous raconter, et que c’était une bonne occasion d’en parler maintenant.

Vous noterez que j’ai repris dans la gueule 18 jours de retard sur le retard, j’enchaîne, donc.

On est le 20 mars 2015. Je suis quasiment à la fin de l’écriture de mon manuscrit, pianoté sur un document intitulé « Ta façon d’être au monde ». Mon éditeur attend le texte pour le mois de mai, à peu près. Je ne suis pas en retard. Il y a juste cette fin qui me bloque un peu. Bon ok, beaucoup. Ce n’est pas l’affaire de beaucoup de temps, je le sais, mais quelque chose m’échappe, le point d’arrivée se dérobe à mesure que j’avance, et ça fait un bon mois que j’ai l’impression de tourner autour du pot.

On est vendredi, il est 18h environ, avec mon mec on balance notre fille et sa valise dans la voiture et on confie les deux à une amie à la gare, à destination de chez mes parents. Le lendemain, je dois être au Salon du Livre de Paris pour la dédicace de mon premier roman, Un tout petit rien. Puis on doit aller retrouver notre fille, sa valise et le reste de ma famille pour l’anniversaire de ma mère.

En rentrant de la gare, on décide donc de se faire un restau. Au moment de commencer le plat, on commence à parler de mon livre, de cette fin qui m’échappe encore, et c’est au moment précis où je plante rageusement ma fourchette dans l’entrecôte saignante qu’un morceau du puzzle, celui qui manquait, s’abat sur moi et que je lâche un « Oh putain » en même temps que mon bout de viande.

– « C’est pas bon ? », me dit mon mec. Je lui réponds que si, c’est bon, ça y est, c’est bon, c’est très bon même, je viens de penser à une fin, celle que je tentais d’envisager et qui ne venait pas, c’est juste parce que ce n’était pas la bonne, je pense à quelque chose et on dirait que ça sonne juste, maintenant j’ai bien compris que ces gens me mentaient, tous ces personnages que j’avais créés et qui, ingrats, avaient choisi de faire leur vie sans moi, et s’agitaient autour d’un secret qu’ils ne me disaient pas.

J’ai expliqué en quelques mots à mon mec, dont les yeux se sont mis à briller. Est-ce qu’il était réellement enthousiasmé par l’idée ou heureux d’entrevoir une issue à la période maussade que je traversais, l’histoire ne le dit pas. Ce que l’histoire dit c’est que pendant le reste du dîner, j’ai pensé à cette nouvelle direction, encore floue, à cette porte que j’entrevoyais enfin et qu’il me tardait de pousser.

J’étais dans un drôle de mélange d’excitation et d’angoisse, parce que malgré ce petit déclic quelque chose me tourmentait. Cela faisait un mois que j’étais partie dans une autre direction, et ce mois-là de travail serait à jeter. Et puis ce secret que j’avais bien l’intention de percer avait quelque chose de sombre, je le pressentais, je n’étais pas sure d’oser partir là-dedans, je sentais que je mettais le pied dans quelque chose de pas très gai, or ce n’était ni ce que je j’avais vendu à mon éditeur, ni ce que j’avais l’intention de faire au départ.

On a fini de manger rapidement, dans la voiture j’étais fébrile, entre deux eaux, dans cette excitation qui précède les prises de décisions.

On s’est garés devant la maison, il était 22 heures, et en s’approchant de la porte je me suis fait engueuler par mon mec parce que j’avais laissé la fenêtre de la cuisine ouverte en fumant une cigarette tout à l’heure.

Il en fallait plus pour entraver ma bonne humeur, et mue par un optimisme débordant et nouveau je lui ai même dit qu’il devrait être fier de moi, lui qui m’incite à tenter de calmer un peu mes tocs de vérification de portes, fenêtres, gaz, lumières, et mégots. (Je vous ai dit que j’allais voir un psy, un moment ?)

Il a mis sa clé dans la serrure et a poussé la porte, qui a opposé une résistance inhabituelle. Un fauteuil du salon se trouvait devant, enfin derrière, de là où on se situait, et il a dit que merde, quand même, quelle drôle d’idée j’avais eu de déposer un obstacle à cet endroit de la maison.

Quand on est entrés dans la maison et qu’on a allumé la lumière, j’avais encore un sourire niais sur le visage, et il s’est passé quelques secondes, très longues les secondes, pendant lesquelles on a balayé du regard, sans un mot, l’espace qui s’offrait à nous.

J’ai cru qu’il allait me dire que quand même, qu’est-ce qui m’avait pris de vider les placards par terre, renverser les meubles, retourner les tiroirs, casser les bibelots, briser le système d’ouverture de la fenêtre de la cuisine et foutre un bordel pareil.

Mais il ne l’a pas dit, et on est restés muets. Je ne souriais plus, ses yeux ne brillaient plus, et quand j’ai ouvert la bouche c’était pour dire : « Putain, mon ordi ».

J’ai grimpé les marches 4 par 4, à ce moment-là je pensais encore, honnêtement, que le reste de la maison serait intacte et mon manuscrit dans mon ordi, à l’endroit où je l’avais laissé.

A l’étage, c’était pire, et il faut le vivre pour connaître la nausée de voir des chambres d’enfants retournées, d’imaginer des mains inconnues se poser sur des doudous, des oreillers et des bacs à jouets, et puis, en montant encore, imaginer ces mêmes mains dans le tiroir à lingerie, les boîtes de la salle de bain, soulever la couette d’un lit, repartir fermement serrées sur un ordinateur qui contient un manuscrit.

Un manuscrit que je n’avais pas sauvegardé, vous pensez bien, sinon ce ne serait pas drôle.

Là, je me souviens avoir vomi et pensé que ça faisait cher, 22 euros l’entrecôte, pour finir aussi vite dans les chiottes.

Et puis on a fait ce que tout le monde fait dans ces cas-là, on a appelé la police, attendu la police, très longtemps, 5 heures exactement, sans rien toucher dans la maison pour ne pas effacer les empreintes, se contentant de regarder le bordel éparpillé, les meubles renversés, l’intimité fouillée.

C’est au moment où les flics étaient là, que je les accueillais d’un « Excusez le bazar », qu’on listait ce qu’on nous avait arraché, qu’on précisait que l’imprimante était toujours là, que mon mec m’a dit : « Attends, il y a un mois à peu près, c’était un mercredi, je l’ai entendue fonctionner pendant longtemps, qu’est-ce que tu imprimais ? »

J’ai remonté les marches, 6 par 6 ce coup-ci, et je me suis dirigée en tremblant vers mon bureau. Par terre, sous un amoncellement de fringues et de papiers, se trouvaient, éparpillées, la centaine de pages de mon manuscrit que j’avais imprimé, pour une raison qui m’échappe encore, puisque je n’imprime jamais rien.

J’ai perdu pas mal de pages, pas mal de notes, et pas mal de confiance en l’humanité. J’ai perdu pas mal d’heures de boulot et pas mal de sommeil, mais j’ai gagné un truc précieux : la conviction qu’il n’y avait pas de hasard, et que cette nouvelle direction qui avait fait son apparition entre deux bouchées n’était pas arrivée au moment précis où je me faisais voler mon manuscrit par une simple coïncidence.

Ce type en volant mon ordi avait emporté aussi mes doutes, mes questionnements, mes pages blanches et le reste.

J’aurais pu le remercier de vive voix, parce que je sais qui est ce type, parce qu’on le sait depuis le début, je ne peux pas m’appesantir ici mais disons, pour résumer, que dans les jours qui ont suivi, Les experts Miami à côté de ma vie c’était l’inspecteur Gadget.

Je me suis donc contentée de le faire figurer en bonne et due place dans les remerciements, j’espère qu’il appréciera mon geste autant que j’ai apprécié le sien.

J’ai la sensation d’avoir presque rattrapé un an de retard, c’est grisant si vous saviez, il ne me reste qu’un petit billet pour revenir à avril 2016 et à son lot de banalités.

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