Leur élégance

J’ai pas mal hésité avant d’écrire ce billet. De la même façon que j’ai pas mal hésité avant d’écrire ce roman.

C’est toujours une démarche délicate d’écrire sur des drames. C’est difficile parce que ça suppose, ça impose, que l’intention soit bonne.

Il y a deux sortes d’intention : celle de celui qui écrit, et celle, qui échappe en partie au premier, de celui qui lit.

L’intention n’est jamais mauvaise, mais elle est parfois « impure ». Raconter pour attirer l’attention à soi, par exemple, et raconter en attisant la curiosité morbide, aussi.

Je ne jette pas la pierre sur les lecteurs dont l’intention est floue. Je suis parfois l’une d’eux, une de ceux qui par exemple, au lendemain des attentats, s’est surprise à franchir une ligne rouge, celle dont l’intention a subtilement dérapé, d’un désir de comprendre et de réaliser à une soif de détails et d’images. Je me souviens avoir cliqué sur une vidéo et avoir regretté aussitôt. La nausée s’était intensifiée, mais ce n’était plus l’atrocité des faits, c’était l’écoeurement de ma démarche et de mon intention. Sans que j’y prenne garde, et avec l’alibi parfait de la volonté de réaliser, l’indécence avait gagné du terrain, ma curiosité morbide s’agitait, en attente du prochain élément qui pourrait la nourrir un peu et endormir d’autant l’essentiel.

Il me semble qu’on est tous plus ou moins vulnérables à cet élan morbide, mais qu’il faut se montrer vigilant face à lui, reconnaître le bruit de ses pas et lui fermer la porte au nez avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’il soit trop là.

Quand j’ai commencé à parler de la mort dans mon deuxième roman, j’ai su rapidement que mon intention n’était pas « impure ». La mort était un prétexte, le symbole d’une page qui se tourne, et c’est des époques révolues dont je voulais parler.

Et puis je m’amusais, tout n’était pas vrai, et j’ai pris un plaisir fou à mentir, libérée de la contrainte de la mémoire et de l’ « à peu près vrai » qui m’avait guidée pour le premier.

J’avais commencé à parler du sujet autour de moi. Ma famille et mes amis proches étaient au courant. J’avais demandé à mes sœurs de sortir avec elles. Il fallait que je me replonge dans le célibat, la légèreté, les groupes de potes d’enfance, les bars qui sentent la bière, et l’insouciance de la petite trentaine.

Je me souviens d’une de mes sœurs, alors qu’on en parlait pendant l’apéro, qui me lance à travers le nuage de fumée de sa cigarette : « C’est con, j’ai aucun pote mort à te présenter. »

Je me souviens avoir repensé à cette phrase avec une sensation de nausée, quelques semaines après.

C’était un vendredi de printemps. J’étais allée prendre l’apéro (encore lui) chez une cousine, avec une amie. Je me souviens que ce soir-là, pour une raison qui m’échappe, on avait parlé de la chance qu’on avait, et de la nécessité de le réaliser. Je me souviens d’un sentiment de bien-être, ma sœur était à la maison, l’autre arrivait par le train dans quelques minutes, mon père irait la chercher et viendrait me récupérer au passage, pendant que ma mère finissait de préparer le dîner, de mettre des bouteilles au frais et d’allumer des bougies.

Mon père m’a appelée, et m’a dit que finalement, il viendrait me chercher maintenant et on irait ensemble à la gare chercher ma sœur.

Je me souviens que ce changement de programme m’a paru un peu étrange, à lui aussi d’ailleurs, quand je suis entrée dans la voiture je lui ai demandé « pourquoi ? » et il a dit « je ne sais pas trop, ça m’a pris comme ça. »

L’instinct paternel, on appelle ça.

A quelques mètres de la gare on s’est garés sur le trottoir, à la même place que d’habitude.

En attendant ma sœur on a parlé de la discussion que je venais d’avoir, de la chance qu’on avait, de l’urgence de le savoir.

Sa silhouette s’est dessinée sur le trottoir, belle et chancelante. Désarticulée, c’est le mot qui me vient quand j’y repense. Elle tanguait, flottait, instable, elle a traversé la route et s’est retrouvée sur le mauvais trottoir, celui opposé à nous. J’ai baissé la vitre et j’ai sifflé. Elle s’est retournée vers nous, elle nous a vus, n’a pas changé d’expression. Tout son visage hurlait. Ses épaules étaient secouées, une grimace déformait sa bouche, des sons en sortaient, j’ai pensé d’abord qu’elle riait, voilà, elle riait très fort et bizarrement, d’un rire nouveau et venu de loin, elle riait parce que j’avais sifflé et parce qu’elle était contente de nous voir et contente de la soirée qui s’annonçait.

Elle a traversé dans l’autre sens pour nous rejoindre, et à mesure qu’elle s’approchait j’ai compris qu’elle ne riait pas. Ce n’était pas un rire nouveau, c’était une terreur nouvelle, quelque chose d’inédit qui la défigurait. J’ai pensé que quelqu’un lui avait fait du mal dans le train, du très mal, de l’insupportable. Je me souviens avoir su sans réfléchir, comme une évidence, que celui-là je le tuerai de mes mains.

Je suis sortie pour m’approcher d’elle et entendre ses sons, mon père à ma gauche était devenu une flaque, la flaque blanche d’un père qui voit sa fille souffrir le martyr et ignore encore pourquoi, et puis elle a dit la phrase, et le prénom, elle venait de l’apprendre, là, dans le train, la fin de sa première vie avait eu lieu il y a 3 minutes au téléphone.

Je me suis assise à côté d’elle à l’arrière, mon père conduisait, je ne voyais dans le rétroviseur que son front tendu, accablé. Je l’ai bercée et câlinée, j’adorerais vous dire que je ne sais plus ce que je lui ai dit mais c’est faux, je me souviens très bien n’avoir rien dit du tout, pas un mot, juste dans ma tête cette pensée débile que peut-être, si je me concentre, mon corps pourra absorber un peu de sa douleur à elle.

Après, la voiture qu’il gare, il nous demande de rester dedans, il doit prévenir d’abord notre mère et notre soeur, qu’elles sachent avant que, avant quoi d’ailleurs ?, pour éviter quoi, au fond ?, mais à ce moment là c’est une évidence, il faut leur dire très vite. Après, nous qui rentrons, ma fille est là, et mon réflexe c’est qu’elle ne voit pas ça, je la prends dans mes bras et je monte, je lui explique, elle tend l’oreille, elle ne comprend pas pourquoi tout ce bruit en bas, je cherche les mots pour elle, je ne les trouve pas, je fais au plus simple, elle dit « Oh non, pas lui, c’était le plus beau », elle s’enferme dans une chambre, pendant que les autres le pleurent elle le dessine.

Il y a ce soir-là, à l’endroit où on était, et puis il y a ce soir-là, à quelques kilomètres de là, là où la douleur est encore plus vive, insupportable, là où la vie semble prendre fin pour de bon, sans consolation, et puis il y a la sensation qui monte, au moment où je vous écris, alors même que je n’ai pas encore nommé Celle à qui je pense si fort, que l’alerte s’agite, attention à l’indécence ma grande, tu n’en es pas si loin, je ne me l’explique pas mais je le sens nettement, une phrase de plus et ça pourrait être la phrase de trop, je pense à ce jeu où on doit chercher quelque chose et qu’on nous dit « Tu chauffes, tu chauffes, tu brûles », et là je sens que je brûle, et je ne veux pas me brûler sur ce que je redoute tant.

J’ai pensé à un moment que ce que j’écrivais advenait. J’ai pensé que j’aurais mieux fait d’écrire que j’avais une grosse poitrine ou que le monde était beau. J’ai pensé changer de sujet, j’ai détesté noter mentalement et malgré moi des brides de « ça », et les mettre en mots à la terrasse d’un café. J’ai eu la sensation de voler une place, puis deux, puis mille, j’ai consulté un « quelqu’un », j’ai hésité, trop dure la vie d’écrivain, pendant que partout autour le monde s’était effondré.

J’ai parlé à ma sœur, et puis à Elle, Elle a dit « c’est fou quand même, que tu l’aies écrit avant », j’ai pensé « ce qui est fou c’est Ton élégance ». J’ai mis des plots de sécurité orange tout autour de moi, tout autour de « ça », pour ne jamais usurper, même si j’étais désormais vouée à transformer. J’ai donc transformé, brodé, effacé, il y a eu un truc assez fou à ce moment-là, en plus de Son élégance, c’est que les questionnements sur la légitimité de parler de « ça » ont laissé place à autre chose, une sorte de radar intime, je savais aux premiers mots de chaque phrase si elle me mettait « confortable ». Si elle était en accord ou pas avec ma posture qui était venue peu à peu, à force de discussions, de confiance et d’amour. La posture était fragile, un rien la déséquilibrait, je marchais sur du verre pilé, mais je marchais quand même, page par page, en essayant de ne pas perdre de vue mon sujet, les pages qui se tournent, en essayant de ne pas trop parler de ce qui venait d’arriver, les pages qui se tournent. Vous comprendrez que tourner autour d’une page qui se tourne, ce n’est pas ce qui se fait de plus facile.

Je ne dirai jamais assez et assez bien la beauté de Sa réaction et de celle de ma sœur à tout ça, à tout « ça », leur confiance, leurs réserves, leurs doutes exprimés et ceux qu’elles ont tus, leurs larmes, parfois, et ce qu’elles disaient entre deux, Ses larmes à Elle quand elle a fini la lecture, qu’on en a parlé, penchées à une fenêtre qui donnait sur un Lyon enivré. Je ne peux pas dire qu’Il est dans ces pages parce qu’Il est bien plus beau que ça, je ne peux pas dire qu’Elles y sont non plus parce que j’ai cherché à m’éloigner d’Elles, mais je peux affirmer que sans Eux je n’aurais jamais vraiment connu la réalité des pages qui se tournent, la chance qu’on a et l’urgence de le savoir.

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