Comme un poisson dans l’eau

J’y reviendrai plus tard, je reviendrai aussi sur la sortie du livre, les premiers retours, ce qu’ils me font et ceux qui me les font, j’y reviendrai plus tard, donc, mais j’ai un certain nombre de points communs avec la narratrice de mon roman.

Elle a peur des animaux domestiques, parce qu’elle redoute la mort qu’ils portent en eux.

Moi aussi.

Un jour, elle a eu un hamster qui s’est suicidé.

Pas moi.

C’était un lapin.

Magie de l’autofiction, terme barbare qui consiste juste à raconter ce qui arrive à notre lapin en prétendant qu’il s’agit d’un hamster.

Je ne le voulais pas vraiment, ce lapin, je l’avais gagné sur un pari, je ne le voulais pas parce que je savais que ça ne faisait pas vraiment plaisir à ma mère, ce qu’on m’offrait dans une cage c’était la désobéissance et la culpabilité. Je ne le voulais pas non plus parce que je savais qu’il mourrait, ça me faisait très peur, tout ça mon lapin l’a senti, c’était lourd comme ambiance pour un lapin nain, alors il a voulu me donner raison, et sa mort il me l’a offerte.

Quand mon lapin s’est suicidé, j’ai juré sur sa tombe que je n’aurai plus d’animaux.

Quelques années plus tard, mes parents ont eu un chien. Un bon gros chien solide, de ceux qui vivent longtemps.

Encore quelques années plus tard, le chien est mort d’un cancer du poumon.

Tabagisme passif, qu’il avait docilement enduré de soirées enivrées en dimanches en famille.

Après j’ai grandi, je suis devenue maman, d’une enfant qui me ressemble, au détail près qu’elle rêve d’avoir un animal de compagnie.

J’ai dit non, bien sûr.

Pour son Noël, sa marraine lui a envoyé un colis. Je ne savais pas ce que c’était, je l’ai filmée quand elle le déballait, pour pouvoir envoyer la vidéo à son expéditeur.

Je n’ai pas pu, parce que l’expéditeur en question, je l’ai traitée de grosse pute quand j’ai vu le cadeau.

Un aquarium avec observatoire intégré.

J’ai juré à l’expéditeur du colis que pour Noël j’offrirai à son fils une niche et une laisse, et je suis partie chez Truffaut acheter un poisson.

Elle le voulait rouge, à tout prix. C’était l’idée qu’elle se faisait du bonheur, un poisson rouge, et je la comprends, ils sont loin d’être les plus beaux, mais ils portent un symbole, de kermesse, de fête foraine et d’enfance.

On s’est donc dirigés, elle, son père et moi, vers l’aquarium des poissons rouges. Elle a repéré celui qu’elle voulait, je lui ai dit que je n’étais pas sure qu’on pouvait en choisir un en particulier, mais je voulais tellement lui faire plaisir que tout en lui disant ça je ne le quittais pas des yeux, ce poisson rouge au milieu d’une centaine de poissons rouges qui lui ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

On a appelé un vendeur, et on lui a demandé un poisson rouge. Il nous a proposé un aquarium, ma fille lui a dit qu’elle en avait déza un.

« Combien de litres, l’aquarium ? », il a demandé.

J’ai répondu « 6 litres, à peu près. »

Le vendeur a fait la tête d’un vendeur embêté, j’ai dit : « quoi ? C’est trop ? Il va se noyer ? »

Il nous a expliqué que non, c’était pas assez. Qu’un poisson rouge avait besoin de 8 litres au moins. Que pour 6 litres, il conseillait plutôt un poisson « combattant ». Il nous les a montrés, derrière lui. Il y en avait une dizaine. Petits, noirs, bleus, jaunes, découpés en dentelle, presque ailés, beaux, mais pas rouges pour un sou.

J’ai détesté le moment qui a suivi. Celui où il nous a fallu expliquer à notre fille cette histoire de contenant, celui où elle s’est arrachée à la contemplation de son poisson rouge pour regarder vers les autres, celui où j’ai vu dans ses yeux la déception s’installer brutalement, son rêve d’avoir un poisson rouge, ce rêve à portée de tous les enfants, pour cet enfant-là, était en train de mourir.

Elle regardait les poissons combattants sans conviction, et de temps en temps jetait derrière son épaule un regard triste aux poissons rouges.

Après un bon quart d’heure d’errance, elle a dit qu’elle ne comprenait pas, que tous ses copains avaient des poissons rouges dans des aquariums beaucoup plus petits que le sien. J’ai dit que oui, peut-être, que j’en avais eu aussi. Mais que le monsieur connaissait son métier, et qu’il l’avait dit, un poisson rouge serait malheureux dans un si petit espace.

Elle a usé de ce talent que je lui envie, et qui consiste à balayer la tristesse d’un revers de la main, à ne pas se « rabattre » sur quelque chose mais à considérer que c’est « mieux » comme ça, vraiment.

Alors elle s’est dirigée vers les poissons combattants, ce qu’elle voulait c’est que son poisson soit heureux, un point c’est tout, un point c’est pas rouge, un point c’est noir.

C’est celui-là qui lui plaisait, le noir, le plus petit, le plus timide sûrement, vu qu’il ne bougeait pas beaucoup.

Elle l’a regardé avec une tendresse qui m’a remuée, et elle a dit : « celui-là, je suis sure qu’il va être heureux à la maison. »

On est repartis avec le poisson noir dans un petit sac, de la nourriture de luxe, du sable de couleur, un produit pour purifier l’eau et des petites feuilles anti-stress à déposer à la surface.

Il fallait voir comme elle en prenait soin, elle se faisait si peu confiance qu’elle refusait de tenir le sac, « prends-le c’est plus prudent », elle disait en restant à proximité, elle ne le lâchait pas des yeux, son Patatras, on a attendu que l’eau soit à la bonne température, laissé tremper le sac dedans comme on nous l’avait conseillé, pour éviter le choc thermique, puis on l’a fait glisser, tout doucement, vers sa terre promise.

Il ne bougeait toujours pas beaucoup.

Elle a répété plusieurs fois, comme pour s’en convaincre, « au moins Patatras il sera heureux ici, c’est mieux d’avoir un poisson noir heureux qu’un poisson rouge malheureux, moi je veux qu’il soit content de sa nouvelle vie, pas que ça me fasse plaisir qu’à moi. »

J’aurais tout donné pour que le poisson noir fasse écho à sa gentillesse, qu’il gambade dans son bocal pour lui montrer qu’elle avait raison.

Mais le poisson noir ne bougeait pas beaucoup, et se mettait de temps en temps sur le dos.

Dans l’après-midi, les cousins des enfants sont venus, et alors qu’ils étaient tous là-haut, elle est descendue avec le menton qui tremble.

« R. et C. ils disent que mon poisson il est décébé. »

J’ai grimpé les marches quatre à quatre, on ne badine pas avec les urgences vétérinaires, et je suis allée voir le poisson, qui n’était pas décébé, mais faisait bien semblant de l’être.

On était environ 4 heures après l’achat.

J’ai su qu’il ne passerait sans doute pas la nuit.

Le grand-père de ma fille est arrivé entre-temps en disant « Alors, il est où ce petit poisson ? ». Il est spécialiste en animaux, spécialiste en poissons, et au regard qu’il a lancé à celui-là j’ai su que mon intuition était bonne.

J’ai préparé le terrain, tout doucement. Je lui ai dit que son poisson n’avait pas l’air en forme. Que Papi pensait qu’il était malade, mais que ce n’était pas sa faute, il était sans doute malade dans le magasin aussi, rappelle-toi, il ne bougeait pas beaucoup déjà.

Je passerai sur la tristesse dans ses yeux, sur l’ingratitude de ces bestioles à chagrin, sur la conviction que j’avais décidemment la poisse avec les animaux, sur le dégoût que m’inspire le fait de transmettre cette poisse à ma fille, à 6 ans et demi on ne doit pas savoir qu’on meurt, ni douter un instant qu’on est la meilleure des petites propriétaires.

Quand elle est allée se coucher, le poisson ne bougeait toujours pas beaucoup. Je l’avais enlevé de sa chambre pour le mettre dans la cuisine, et on guettait, incrédules, l’évolution morbide. A la fin du dîner, il était clairement à l’agonie.

Le grand-père a dit « Pauvre bête, on ne peut pas le laisser comme ça », ce qu’il préconisait c’était une euthanasie d’urgence, mais il était hors de question que la mort se passe ici.

Alors il est reparti avec Patatras, qui s’était laissé attraper sans résistance, dans un petit sac en plastique.

Le lendemain j’ai prévenu ma fille que Patatras était parti avec Papi, « où ça ? », « Au ciel » , « Avec Papi ? », « Non, Papi va bien ».

Elle est partie à l’école dans ce lundi triste, qui venait de lui prouver que ça ne suffisait pas toujours de vouloir le bien des gens et des poissons.

On venait d’apprendre la mort de David Bowie. Mon mec en avait gros sur la patate, on est retournés voir le vendeur, on lui a dit qu’il était mort, pas le vendeur, pas Bowie, mais Patatras, il a dit « les poissons sont garantis 24 heures », j’ai dit « Bah alors très bien, on va en prendre un autre à la place », il a dit « Vous avez le cadavre ? », j’ai explosé de rire, non je n’avais pas le cadavre, ni imaginé une seule seconde que pour bénéficier d’une garantie il fallait ramener la dépouille et le ticket de caisse.

On en a pris un autre, un rouge cette fois, il m’a semblé reconnaître celui qu’elle avait aimé au premier regard, on est repartis avec lui dans un petit sac en plastique, je lui ai murmuré à la nageoire de pas la décevoir, pas encore une fois, il me semble qu’il a acquiescé brièvement de la tête.

Elle l’a appelé Bowie, et chaque fois que je le vois tournoyer dans son bocal sous le regard émerveillé de ma fille, je lui adresse un « merci » discret d’avoir appris à un enfant que le bonheur c’est parfois simple comme un poisson rouge qui vit.

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