Vivre comme on respire, sans s’en apercevoir

Alors voilà, comme dirait l’autre.

Alors voilà, je ne suis pas tranquille.

Ca ne date pas d’aujourd’hui, pas d’hier, pas de cette année, pas de celle d’avant.

Ca date d’aussi loin que je me souvienne, de la période à laquelle mon cerveau a commencé à être en mesure de fabriquer ce qu’on appelle communément des « souvenirs ».

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous, pourquoi vous vous rappeliez de cette fois où vous avez déjeuné dans un restaurant où les murs étaient roses et les frites trop cuites, vous deviez avoir cinq ans, peut-être six, mais qu’en revanche vous ne souvenez pas ou presque de votre déménagement ou de la mort de votre grand-père alors que vous aviez pourtant quelques années de plus au compteur ?

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous, à quel moment on oublie pour de bon le digicode d’un appartement ou d’un homme qu’on a quitté, et pourquoi au Trivial Pursuit vous arrivez à sortir des réponses de vous ne savez où, vous vous surprenez vous-même à connaître ce nom ou cette date, qu’il vous semble oublier pour de bon au moment où vous la déterrez d’une zone à laquelle vous n’aviez pas accès ?

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous, comment vous avez pu vivre toutes ces secondes, toutes ces minutes, et vous souvenir de si peu d’entre elles ?

Moi je me demande souvent, et ça me tracasse.

Le temps qui passe me tracasse. Celui qui ne sera plus, celui qu’il fait, celui qui reste aussi.

Ce qui m’inquiète, avec le temps, c’est que je le trouve fuyant.

Je trouve qu’il se dérobe, qu’il se laisse rarement caresser, un peu comme les chats. C’est pour ça que je n’aime pas beaucoup les chats.

Je préfèrerais que le temps soit un bon vieux labrador fidèle, toujours là, dépendant de moi, de mes croquettes et de mes caresses, mais le temps s’en fout de tout ça, il vit sa vie, souvent sans moi.

Ca ne vous est jamais arrivé, à vous, de rêver que vous partiez mais que rien n’était prêt, ou que vous aviez tout oublié, ou que vous arriviez en chaussons à l’école ?

A moi ça arrive souvent. Et je sais maintenant ce qu’il y a de commun et d’angoissant dans ces rêves récurrents : l’impression de ne pas être à sa place, de pas être armé pour. D’être en décalage avec les lieux, et les gens, et le temps, toujours lui.

Je voudrais juste que le temps se pose sur mes genoux et ne faire qu’un avec lui, l’espace d’un instant.

Ca ne vous est jamais arrivé, à vous, de vous réveiller en sursaut, en vrai ou pour de faux, en réalisant que c’était la fin ? Pas du monde, mais d’un monde, d’une période ou d’une semaine de vacances, d’un amour ou d’une page.

A moi souvent. Pas plus tard que le 13 novembre, d’ailleurs.

Et quand je me réveille en sursaut en me disant « Merde, c’était bien, avant », le plus dur là-dedans ce n’est pas que ce soit fini. C’est de réaliser que je n’ai pas profité de ce temps pendant qu’il était là.

C’était bien, et je ne le savais pas.

Pire, « J’étais là, et je ne le savais pas. »

Si je mets cette phrase entre guillemets, c’est parce qu’elle est en quatrième de couverture de mon roman qui sort lundi.

Si je vous parle de tout ça, c’est parce que c’est le fil rouge de ce livre qui commence sur un rêve que, comme la narratrice, j’ai souvent fait. Il faut dire qu’on a quelques petites choses en commun.

Et quand je m’en réveille, le temps est peut-être un chat mais moi je suis un poisson rouge. Parce que rien ne nous distingue d’un poisson rouge à part le fait de savoir qu’on est vivants. Ou pire, heureux.

Rien ne me fait plus peur que de frôler la vie comme un poisson frôle son bocal.

Rien ne me semble plus dur que de ne pas le faire, ni plus important que d’y arriver.

Je ne crois pas qu’on reconnaisse toujours son bonheur au bruit qu’il fait en partant. Je crois que ce bruit peut nous réveiller de notre torpeur, de ce sommeil éveillé, et aiguiser nos capteurs pour que plus jamais on ait l’indécence d’être vivants ou heureux sans le savoir.

Aux lendemains des attentats contre Charlie Hebdo, j’avais été hypnotisée par cette phrase de Laurent Joffrin, lue dans Libération : « La liberté est comme l’air. On la respire sans y penser. Mais si elle vient à manquer, chacun étouffe et se débat aussitôt pour la retrouver. »

La liberté est comme l’air, et comme la vie aussi.

Je crois qu’il faut avoir manqué d’air pour apprécier de respirer, et qu’il faut avoir eu la sensation de mourir un peu pour se sentir vivant.

Je crois mais je n’en suis pas sure, alors j’en ai fait un livre.

Je vous jette ça ici comme je l’ai fait sur 234 pages, sans savoir si cette sensation parlera à quelqu’un d’autre que moi, mais avec le plaisir d’y mettre des mots et l’impression de dompter peu à peu l’obsession, de la domestiquer comme un chat un peu sauvage, un peu fuyant, mais doux comme le temps.

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