Maison à vendre : suite et fin

Je terminais donc mon dernier article en vous expliquant notre décision de nous faire StephanePlazer. Il semblerait que j’ai éveillé chez quelques unes l’espoir de voir ma gueule à la télé. Je dois bien vous avouer qu’on y a pensé, au Stéphane, au vrai. J’avais même préparé un petit pitch, rédigé à peu près en ces termes :

« En région parisienne nous retrouvons la famille F., composée – ou devrait-on dire, recomposée de Sébastien, Camille, et des quatre enfants : les trois aînés de Sébastien, nés d’une première union, et la petite dernière (là, on devait voir apparaître sur l’image, au fur et à mesure, l’aînée de 15 ans qui fait un peu la gueule, le deuxième de 13 ans, sur son skate, qui fait carrément la gueule, la troisième de 11 ans qui pose dans des habits de lumière et la dernière qui se met un doigt dans le nez.) Dans cet agréable pavillon proposant quatre chambres, tout pourrait être pour le mieux dans le meilleur des mondes mais voilà : la maison ayant été achetée à l’occasion de la première union, elle sort par les yeux du nouveau couple, en particulier de la belle-mère qui pète un câble et dont l’humeur maussade rejaillit dangereusement sur le foyer. Après 243 visites, le couple n’a reçu aucune offre. Il est grand temps pour nous d’intervenir, pour tenter de sauver cette famille de l’éclatement qui la menace. »

Je trouvais que c’était vendeur et dans l’air du temps, ce petit côté nouvelle structure familiale, et même si on prenait le risque que le dossier soit refourgué à Confessions Intimes ou aux Maçons du cœur, je sentais qu’il y avait du potentiel. On s’est renseignés vaguement et on nous a prévenus : avec nos métiers respectifs, une journaliste et un qui bosse à la télé, on avait autant de chances d’être sélectionnés pour l’émission que Morano de recevoir le Prix Nobel de la paix.

Finalement, notre Stéphane Plaza à nous ne travaillait pas chez M6 et il s’appelait Franck.

Il a fait un tour rapide de la maison, et nous a expliqué que ça ne l’étonnait pas du tout qu’on ne la vende pas (à cause de la table, on a pensé), sauf que non, ce n’était pas à cause de la table, c’était à peu près à cause de tout le reste. A l’entendre, il aurait fallu qu’on le paye pour qu’il l’achète, en quelque sorte.

Il a ajouté que si on voulait faire les choses bien il faudrait débourser à peu près 50 000 euros, alors on lui a dit qu’on préférait faire les choses pas bien.

On a finalement opté pour la formule light : restauration de la cage d’escalier et d’une salle de bains, peinture de la totalité des murs, démolition d’une cloison du salon et installation complète d’une cuisine américaine. Trois fois rien, quoi.

Le lundi il s’est pointé à 8 heures comme convenu. On est montés prendre notre douche. Quand on est descendus, il avait pété le mur du salon. Vu l’avancement de la chose, on a estimé qu’il en aurait à peu près pour 4 heures à finaliser le machin.

« Non, non, qu’il nous a répondu, ça va toujours plus vite à démolir qu’à reconstruire ». Comme la confiance en la vie, j’ai pensé, mais c’était parce que j’étais devenue amère.

Il avait raison.

Pendant les quinze jours qui ont suivi, il s’est pointé tous les matins à l’aube avec les croissants, qu’on mangeait en savourant chaque miette rapport que, sans cuisine à disposition, c’était à peu près le seul repas de notre journée. A ce moment-là mon mec venait de ramener du boulot un certain nombre de cartons de barres chocolatées qui constituaient nos maigres en-cas. Jusqu’à mon dernier souffle les barres chocolatées à la noisette auront le goût des nouveaux départs.

On partageait notre temps entre ce qui nous restait de maison et Leroy Merlin, on assistait à la transformation progressive de la maison, on mangeait des barres chocolatées et nos songes étaient habités de tasseaux, de placo, de carrelage et d’odeurs de peinture.

Nos travaux avançaient. SES travaux, pardon. Oui, parce que je le découvrais rapidement en entendant mon mec s’improviser chef de chantier. C’était SES travaux.

« En fait ce qui serait pas mal c’est que tu me mettes mon placo ici, puis tu me crées mon ouverture là, comme ça je mettrai mon plan de travail jusque là, puis tu vérifieras mes fils électriques pour que je puisse allumer mon spot dans l’entrée, et d’ailleurs dis-moi, mon carrelage il va jusqu’où, parce que mon parquet je le verrai bien continuer jusque là. »

Bref, le type déposait en une phrase plus de « mon », de « ma » et de « mes » que je l’avais entendu en dire en une vie, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il prenait la chose à cœur. Or il en est des pronoms possessifs comme des bouts d’herbe coincés dans les dents, une fois qu’on les a repérés on ne voit plus que ça. Je lui ai fait la remarque, gentiment d’abord, puis un jour où il avait pris la dernière barre chocolatée je lui ai fait remarquer que quand on allumait son spot ça déclenchait sa hotte, et que quand on allumait sa suspension ça éteignait le frigo, et que comme visiblement ce n’était pas mon affaire il pouvait éventuellement se mettre ses travaux dans son fion après se les être taillés en pointe avec sa scie à métaux.

Il a laborieusement commencé à utiliser le « on » puis il s’est laissé emporter dans son élan, un jour je l’ai même entendu dire au téléphone à son dentiste qu’on avait un plombage qui avait sauté.

Et un jour on s’est réveillés, on est descendus prendre le petit-déjeuner dans une cuisine ouverte sur un salon lumineux, on a trouvé cette maison belle pour la première fois, l’idée nous a effleuré qu’on pourrait presque y rester, mais la vue était toujours la même et les murs avaient toujours la même histoire, alors on est allés dans une agence qu’on nous avait conseillée, on y a signé un mandat et déposé les clés, on nous a avertis qu’il y avait une visite demain, on est partis en vacances et le lendemain mon mec a eu un coup de fil.

Il a raccroché, il a laissé planer un silence de quelques secondes, le temps sans doute pour lui de réaliser, il a tourné la tête vers moi et il a dit : « Elle est vendue. » et dans un sourire : « Cette fois, c’est fini. »

Tout ne faisait que commencer.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s