11 mars à 11h11

Le 11 mars à 11 heures.

Je connais la date du rendez-vous depuis des semaines, et depuis je ne vis que pour elle. Contre elle, plutôt, la voyant dangereusement s’approcher sur ses grandes jambes toute raides.

Je l’ai tout de suite trouvée menaçante, comme date, je veux dire elle ne paraît pas très cordiale, comme ça, c’est une date de lundi ou de naissance de directrice sévère d’internat. J’aurais préféré que ce soit une date ronde et joviale, je sais pas moi, un 12 mars à 14h12, un 18 août à 22h43, ou un 30 février qui n’arriverait jamais.

On a pas idée de prendre des rendez-vous le 11 mars à 11h. Personne ne prendrait un rendez-vous de dentiste à cette heure-là, pourquoi pas 11h11 pendant qu’on y est.

Depuis des semaines donc, je ne vois qu’elle. Quand on me parle d’un jour je le situe par rapport à celui-là, je me dis « ce sera avant » ou « après », quand je visualise mon agenda dans ma tête je vois du gris se foncer jusqu’au 11 mars à 11 heures et le ciel s’éclaircir juste après. J’avais même prévu deux jours pour m’en remettre, les 12 et 13 mars, deux jours pour observer l’effet que ça me faisait, de me sentir aussi légère. J’avais prévenu mon entourage qu’à ce moment- là s’ils me cherchaient c’est du côté des nuages qu’il faudrait regarder, parce qu’il y avait de fortes chances que je me découvre la possibilité de voler, tellement je serais désencombrée et libérée de la loi de la gravité.

Le 1er mars a marqué une étape, la sensation qu’il n’était plus possible de faire marche arrière, comme si c’était encore le cas jusqu’à la fin février.

Puis les jours se sont obstinés à passer et le soleil à me narguer chaque soir en se couchant. J’ai commencé à pleurer quand il n’y avait plus de beurre et à partir en fou rire quand finalement si, à oublier de manger et un peu de dormir, à vouloir vivre dans le Larzac avec des fenêtres fermées, à hésiter entre me mettre au yoga et à la drogue dure.

Bref, j’étais un tout petit peu tendue, quoi.

Parce que le 11 mars à 11h presque 11, j’avais rendez-vous avec Jude Law.

Sauf qu’il parle français, et littérature aussi.

Et qu’il en parle bien, pour ne rien arranger.

Et sur France Culture, histoire de m’achever.

J’étais l’invitée d’Augustin Trapenard, le beau gosse du Grand Journal, pour son émission Le Carnet d’or.

On a tous, je crois, rêvé au moins une fois qu’on arrivait en chaussons à l’école. C’était à peu près la même sensation, qui dit quelque chose de la nudité et de l’imposture, de la sensation de détonner, de la conscience de devoir s’exposer comme ça, au pied levé, surpris dans notre intimité.

Je me suis renseignée sur les modalités d’une psychothérapie, et j’ai proposé de décaler le rendez-vous d’une dizaine d’années. Finalement j’ai pris les conseils de deux amis habitués à cet exercice (Merci Camille, merci Patricia) et qui m’ont dit d’une seule voix les mots qui apaisent. Ca ne m’a pas vraiment permis de me détendre en attendant (ils n’ont pas voulu me fournir d’héroïne), mais je crois que ça m’a permis d’y aller, et puis aussi de réussir à parler.

Je l’imaginais m’accueillant dans le studio en alexandrins, parlant avec les deux autres auteurs présentes un langage que je ne comprendrais pas, je me voyais toute petite, me cachant derrière mon livre, comptant les minutes qui restaient avant de pouvoir m’envoler.

Il m’a accueillie en souriant, et je peux vous dire que je m’y connais en sourires et que c’en était un vrai. Il y avait, assises autour de la table, Claire Castillon pour « Eux » et Catherine Enjolet pour « Face aux ombres« , et figurez-vous que je comprenais ce qu’elles disaient (enfin presque tout le temps).

Il y avait la voix de Claire Castillon comme un murmure, le sourire de Catherine Enjolet et sa bienveillance, la finesse d’Augustin (oui, je l’appelle Augustin, on se tutoie hors antenne) dans ses questions, ses analyses, et ses yeux qui parlent en plein et en déliés.

Il y avait cette ambiance si particulière que je ne connaissais pas, ce grand écart entre l’intimité d’un studio et les oreilles qui les écoutent, ces gens chez qui on entre pendant qu’ils préparent leur repas, se réveillent de leur sieste, sont bloqués sur le périph ou s’apprêtent à aller faire la fête.

Ce fond sonore que j’avais tellement de fois entendu en écoutant l’émission, et voilà que j’en faisais partie, que ma voix aussi le constituait et que je l’oubliais, parce qu’on était plus que quatre autour d’une table à parler d’un sujet qui me passionnait.

Je ne sais pas ce que ça donnera, mais je sais que je l’ai fait. Que c’était la cristallisation de ce qui m’angoisse dans la vie, et que ce n’était finalement pas la mer à boire.

Ce sera diffusé samedi à 17 heures, je serai à ce moment-là en dédicaces au magasin Cultura de Plaisir auquel je vous invite à venir me faire un petit coucou. Vous remarquerez que je vous épargne dans ma grande bonté un jeu de mot pourri en vous disait que ça me ferait vachement Plaisir, mais je vous rappelle que j’ai changé de standing depuis que je passe sur France Culture.
Je me suis dit en sortant que ça vaudrait le coup de se jeter plus souvent dans la gueule du loup, chacun à notre façon, pour réaliser en en sortant qu’on est tous un peu moins en chaussons qu’on ne le pensait jusque là.

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