La balise

C’était un vendredi matin, on a été réveillés par le silence, c’est fou le bruit que font les enfants quand ils ne sont pas là. J’ai fait ma valise en vingt minutes, pris des trucs chauds et confortables et dix ans dans la gueule en repensant à l’époque où ça me prenait des heures.

A l’aéroport on a traîné nos roulettes, et comme on se sentait un peu légers avec notre autre main libre, on s’est tapés un menu Maxi Best Of pour compenser tout ça. Il a payé, c’était le 14 février et il m’a fait remarquer qu’il y en a des gonzesses qui rêveraient d’être invitées au Mac Do pour la St Valentin.

On a retrouvé devant le terminal ceux avec qui on avait rendez-vous. 98 personnes invitées par un fournisseur dans le BTP, pour remercier ses meilleurs clients. Mon parrain avait eu deux invitations, et, faute de pouvoir s’y rendre, nous les avait généreusement filées. Une chance qu’il n’ait pas gagné deux entrées gratuites pour le Salon de La clé de 12.

On a dit à la volée « Bonjour », « Enchantés », habités d’un très léger sentiment d’imposture, priant en silence pour qu’on ne teste pas à l’improviste notre niveau de connaissance de la culture des travaux publics.

On a erré dans les allées pour tuer le temps, on se jaugeait tous un peu, c’est bizarre cette sensation de s’apprêter à passer un week-end avec des gens qu’on ne connaît pas, en se demandant lesquels de ces visages nous deviendront bientôt familiers. On se faisait discrets, surtout ne pas se faire remarquer, ça marchait à peu près bien jusqu’à ce que je m’éclate littéralement la gueule au sol en tentant une manœuvre compliquée (il s’agissait de marcher tout en envoyant un sms).

On est entrés dans l’avion et on en est sortis, puis on est montés dans le bus d’un chauffeur qui disait « Hello, welcome in Dubline », et comme j’ai un bon niveau d’anglais j’en ai déduit que « Dublin » se prononçait « Dubline ». L’accompagnateur a pris le micro, et en guise d’introduction nous a proposé de saluer à notre tour le chauffeur, en répétant tous ensemble à trois « Good evening Martine ». (Comme j’ai un bon niveau d’anglais j’en ai conclu que « Martin » se prononçait « Martine »). Alors il a compté jusqu’à trois et on a dit tous ensemble « Good evening Martine ». J’ai vérifié que je n’étais pas morte, et j’ai espéré qu’il n’allait pas nous demander de raconter une blague chacun notre tour pour faire connaissance, d’autant plus que je ne connais pas beaucoup de blagues sur les travaux publics.

En guise de première escale on s’est rendus à une course de lévriers. Le principe est le même que pour les courses de chevaux, sauf que c’est avec des lévriers, qui courent après un lapin avec des pics à 60km/h. On te remet un petit carnet où on t’explique le classement de chaque chien lors des dernières courses, et on t’invite à parier sur l’un d’eux. Les mises s’affichent alors sur des écrans un peu partout pendant que les propriétaires installent leur bestiole sur la ligne d’arrivée. Evidemment, si t’es anormalement constituée comme moi, tu te prends de pitié pour le chien qui perd tout le temps, et tu paries sur lui. Evidemment il continue à perdre alors tu continues à miser sur lui, un vrai cercle canin vicieux quoi.

J’étais peinée aussi pour les propriétaires, en les regardant adresser à leur chien avant le départ un dernier regard d’encouragement. Ca m’a rappelé le stand course de la kermesse de l’école, où les parents couvent leur enfant des yeux en espérant qu’il décroche la première place. Au bout de deux pintes c’était trop tard, j’avais dans la tête l’image de ma fille avec un corps de lévrier.

Une demi-dizaine de courses et autant de pintes plus tard j’ai décidé de sympathiser avec mes voisins de table, en engageant la conversation sur ce qui nous réunissait dans cette salle. J’ai estimé que c’était trop tôt pour leur raconter la kermesse et ma tendresse particulière pour les chiens et les équipes qui perdent, alors au lieu de ça je me suis contentée de leur dire que j’espérais que les lévriers étaient bien traités, et que le lapin aussi.

Ils m’ont regardée bizarrement, comme si j’avais dit une connerie. Ou plus exactement comme si je n’avais pas compris que c’était un faux lapin monté sur rail, que je regardais depuis deux bonnes heures se faire courser par des lévriers.

Je me suis demandé comment ils pouvaient être assez cons pour recommencer à courir après s’être rendus compte de l’arnaque, je veux dire si je m’aperçois que j’ai couru une fois derrière un faux Thierry Neuvic nu je ne recommence pas le lendemain.

J’en étais là dans mes réflexions quand on nous a invité à remonter dans le car, qui nous a déposé devant une ancienne église reconvertie en restaurant. Un truc immense et majestueux, au dernier étage duquel étaient disposées une dizaine de grandes tables et une de deux personnes. Je vous laisse parier sur celle qu’on a choisie.

Je lui ai dit « Prends ce que tu veux fais toi plaisir », et je lui ai fait remarquer qu’il y en a des mecs qui rêveraient d’être invités dans un resto à Dublin pour la St Valentin. (Une chance qu’il n’ait pas lu la brochure qui mentionnait que le séjour était « all inclusive ».)

Bref, on s’est faits deux restos en tête à tête le 14 février, à ce rythme-là je nous laisse un an avant de faire boîte mail commune.

Jusqu’au dimanche soir, on n’a plus jamais été deux sauf au lit, et je n’ai plus jamais été seule sauf aux chiottes. En même temps j’y ai passé un bout de temps. La faute aux pintes qu’on s’est enchaînés du midi au soir, c’est important d’embrasser les coutumes locales d’un pays.

Enfin je ne voudrais pas donner à croire que le voyage était essentiellement tourné vers l’alcool, c’était aussi une excursion culturelle, la preuve on a visité la distillerie Jameson et la brasserie Guiness.

Entre deux bières et quatre passages aux toilettes j’ai ressenti un frisson en balayant du regard les 500 000 ouvrages du Trinity College, assisté à un spectacle de danse et musique typique, me suis souvenu dès les premiers accords de la scène de la fête dans Titanic, cru que moi aussi je laisserais une trace de buée sur une vitre. Je me suis promenée sur la côté irlandaise, belle comme on l’imagine, verte et cotonneuse.

Et arpenté dans tous les sens les rues de ce Dublin magique qui ferait passer Paris pour un amant un peu trop grand et sûr de lui.

Et parlé anglais. Enfin, essayé. Au début c’est l’espagnol qui me venait, puis après le langage des signes. Quand j’ai commencé à me décoincer, vers le samedi soir, un homme s’est approché de moi pour engager la conversation.

Il était gentil. Mais dyslexique. Mais gentil. Mais dyslexique.

Après avoir compris que « sister » devenait « chichter », « Tuesday » « Chuesday » et « thank » « Chank », j’ai abrégé la conversation en lui chouaitant une bonne choirée.

On est rentrés épuisés, ivres et heureux, et on a retrouvé ma fille qui, espérant sans doute un petit souvenir, m’a demandé ce qu’il y avait dans ma balise.

Oui, elle est un peu dyslexique aussi, et a tendance à remplacer les « v » par des « b ».

C’est mignon, sauf quand quand dans la rue elle me crie d’aller « Viiiite ».

A propos, on a aussi essayé d’aller boire un café avec plein de serveurs très rapides, mais malheureusement c’était fermé.

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