Amère

Elle marchait devant moi, sur le trottoir, parfois à côté, insensible à cette petite barrière de béton et je l’ai trouvée libre.

Elle portait un petit garçon dont elle embrassait les cheveux emmêlés, avide, excessive, elle se nourrissait de sa tignasse brune.

Puis elle baisait son cou, tout blanc, à travers les tours de son écharpe il devait encore sentir le sommeil d’où elle l’avait tiré pour commencer la journée.

Dans le silence de la rue résonnaient juste le bruit de ses talons et les éclats de sa voix : elle parlait ou riait, chantait ou plaisantait, fort, insouciante, heureuse, libre.

Parfois elle le décalait sur sa hanche et tournait la tête de façon à mieux voir son visage, et c’était comme si elle le regardait pour la première fois. Jamais repue de sa moue mal réveillée, toujours émerveillée par le spectacle de ce fils qu’elle portait.

Et puis elle s’arrêtait, comme pour reculer le moment où elle devait le laisser dans d’autres bras pour vaquer à d’autres occupations, elle s’arrêtait donc et le regardait, encore, il accrochait ses jambes autour d’elle et elle se penchait en avant, comme on fait dans l’intimité d’un appartement, pour le chatouiller encore une dernière fois et que ses rires à lui aussi résonnent entre les immeubles.

Et ça marchait, il riait, et forte de ces encouragements cristallins elle repartait de plus belle, faisait plus de bruit encore avec ses talons et sa voix, descendait le trottoir encore, y remontait, perdait des pas et du temps dans les détours qu’elle traçait, et moi, avec ma fille et mes pas qui marchaient droit, j’ai aimé sa trajectoire de biais, son envie de ne jamais en finir, sa fantaisie et ses excès.

Elle avait une allure à courir sous la pluie en riant, à se parfumer à la vanille, à prendre le petit déjeuner au lit et à foutre partout, elle sentait l’amour maternel à plein nez, l’amour qui se vit, pas celui qu’on dit le soir avant de se coucher, juste après « pipi les dents au lit » et juste avant de fermer la porte.

Du haut de ses deux ans il avait un air de grand. Un air de ne pas trop y croire, de ne pas trop s’en réjouir. Il riait mécaniquement à ses chatouilles mais entre deux séquences on aurait dit qu’il souriait pour lui faire plaisir, d’un sourire un peu absent. Quand elle revenait lui manger le menton ou le bombé des joues, là, juste à l’endroit où on voudrait croquer, il repoussait tout doucement de ses mains les excès maternels, et lovait sa tête à l’abri dans le creux de l’épaule, comme pour tempérer de sa tendresse les élans qui l’aspiraient tout entier.

Je les ai trouvés beaux et je nous ai trouvées grises. Ma fille les regardait en souriant un peu, peu habituée au spectacle d’une complicité qui s’exposait si bruyamment à cette heure matinale, parfois la mère redescendait encore du trottoir et les voitures se décalaient pour la laisser rire, elle en avait rien à foutre, rien à foutre des voitures rien à foutre du silence autour d’elle, la seule chose qui comptait c’était les quelques minutes qui lui restaient avant de laisser son bébé.

Elle a ralenti et a collé son dos au mur, vous auriez dû voir comme elle était belle, et libre, son sourire l’a quittée un instant et elle a caressé tout doucement le visage de son enfant.

En la dépassant j’ai voulu sentir son bonheur et son parfum.

Il était 8 heures. Elle sentait à plein nez le vin rouge et les regrets.

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