Elle et Noël

Elle s’y prépare des mois à l’avance, accroche une couronne sur la porte et des étincelles dans ses yeux. Elle arpente les boutiques à la recherche des cadeaux parfaits et les sites de recette pour trouver les bonnes. Elle fume dans la cuisine en se creusant la tête, établit des listes de trucs à faire et d’autres de choses faites, des listes de recette et d’autres de courses. Les perd toutes, part en catastrophe parce qu’il lui manque un truc, démarre en trombe et s’égare au rayon jouet.

Elle rachète des cadeaux et oublie le beurre salé, de toute façon de retour à la maison elle a changé d’avis. Finalement cette recette n’a pas l’air si terrible, elle décide d’en faire une autre avec les ingrédients de la première. Elle ne respecte jamais les recettes et s’étonne que ça n’ait pas la même tête que sur les photos, pendant qu’on s’étonne que ça sente bon malgré tout. Elle énumère à voix haute ce qui lui reste à faire et dit « Faut vraiment que je m’active ».

Elle achète des centaines de lettres adhésives avec lesquelles elle décide de composer nos prénoms. Pas de chance elle a eu 4 enfants, dont certains ont eu le mauvais goût de se maquer et même de procréer. Elle passe autant de temps à chercher les cadeaux qu’à les emballer, et a décidé cette année que ça ne suffisait pas. Alors pendant des jours elle s’est enfermée dans ce qu’elle a décrété être son atelier, elle a cousu, piqué, tricoté, découpé, recommencé, paniqué, surpiqué, collé, assemblé, et d’un regard inquiet prenant soin de cacher les nôtres nous a demandé ce qu’on pensait de l’or qui lui sortait des mains.

Juste avant notre arrivée elle met de l’adoucissant dans les draps de ceux qui aiment ça et achète de quoi nous laver jusqu’à nos 72 ans. Elle met de l’essence dans la voiture et du feu dans la cheminée, un peu de rouge sur ses lèvres et d’une main avec le bordel forme une pile bien rangée.

De l’autre elle fume, en regardant l’heure sur le four.

Elle sursaute au bruit des voitures qui arrivent dans l’allée, et allume une lampe berger pour masquer l’odeur des volutes de son trac.

Main sur la poignée elle attend derrière la porte pour le plaisir d’entendre sonner. 16 fois, quatre fois par petit enfant. Qu’elle embrasse toujours en premier quand on pénètre en meute dans ce salon, qui semble nous reprocher au premier regard de ne pas être venus depuis tout ce temps.

C’est une soirée de préchauffage, on préchauffe la cheminée, les petits fours, l’ambiance, il y a que les enfants qui sont déjà bouillants, on se promet de les coucher tôt, on hésite à sortir une bouteille de champagne ou à retarder le plaisir jusqu’à demain pour le laisser intact.

Il est déjà trop tard pour coucher les enfants tôt, perdu pour perdu ils vont regarder un film au calme, enfin ça c’est la version officielle, la vérité c’est qu’à cet instant précis on préfèrerait les avoir en carte de vœux, et ne pas perdre le fil du décor qui s’installe avec des « pipi pas les dents au lit » répétés 16 fois. 4 fois par enfant.

A force d’hésiter à en déboucher une on finit par en déboucher trois, « ça sera toujours ça de moins qu’on boira demain. » C’est la répétition générale, même les pâtes ont un goût de 23 décembre, quelques heures après on se glisse dans nos coulisses, et les rêves des enfants qui dorment pas loin font un drôle de bruit de fond.

Le lendemain elle se lève tôt, elle a a un truc à décongeler, un autre à mixer, quelques courses à faire, une dizaine de cafés à boire et un paquet à fumer. Elle dit « Faites ce que vous voulez aujourd’hui, j’ai juste besoin de la cuisine », ce qui veut dire en substance « Cassez-vous tous, revenez en fin d’après-midi », alors on se casse tous à la recherche du cadeau qui nous manque et du papier dont on manquera de toute façon.

Pendant ce temps elle vérifie sa bûche, emballe un cadeau, achète un chapon, énumère ce qui lui reste à faire, goûte un petit four, emballe un chapon, achète un cadeau, fait entre ses dents serrées un bruit d’air qui prouve qu’elle s’applique pour faire couler le chocolat blanc dans le petit pont creusé dans la pâte, rate un peu, décide que « Et merde tiens » et l’étale partout, met la table, dit « il faut que je m’active » en pressant le pas jusqu’à l’endroit où elle ne sait plus où elle a rangé ça, allume une cigarette en énumérant ce qui lui reste à faire, nous entend rentrer, puis monter nous changer, allume des bougies partout et met la musique, allume une cigarette sur les bougies en énumérant ce qui lui reste à faire, court dans la cuisine et s’arrête en chemin parce qu’elle ne savait plus ce qu’elle allait faire, « je me souviens que c’était un truc chiant mais important », fait demi-tour jusqu’au salon, « merde ça crame », revient à la cuisine, se brûle une main, cherche le dessous de plat, se brûle l’autre, crie pour savoir si là-haut tout le monde est prêt, remet une bouteille au frais au cas où une par personne ça ne suffirait pas, entend que oui là-haut tout le monde est prêt, court dans sa salle de bains, se change, s’asperge, se maquille, court en talons, fume la cigarette de la peur, mais t’as peur de quoi en fait, Maman ?

Tu nous ferais aimer Noël même si ça tombait un dimanche de novembre.

Attend ses petits-enfants en bas de l’escalier, dispose les verres et nous dit de nous servir et qu’elle espère que c’est bon, s’assied jambes croisées, allume une cigarette et sourit.

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