La stagiaire

L’autre jour j’avais un rendez-vous beauté.

C’est la dame qui me l’avait marqué sur un petit bout de papier, c’est vrai que c’était plus joli que « épilation de la chatte ».

Le rendez-vous était pris dans un institut que j’avais beaucoup fréquenté dans mon adolescence pour y acheter du parfum coco, et que j’avais déserté depuis que j’avais compris que ça sentait le Fébrèze des îles.

Je suis entrée, on m’a demandé si j’avais bien rendez-vous avec Jessy, j’ai dit « oui, ça doit être ça », parce que ça me semblait plus cohérent que si j’avais rendez-vous avec Domitille ou Louise.

La porte de la cabine de soin s’est ouverte sur un visage souriant surmonté d’une petite main qui se secouait pour me dire coucou. La première chose qui m’a sauté aux yeux c’est que Jessy semblait démesurément contente ou fébrile à l’idée de me voir et que ça cachait quelque chose, la deuxième c’est qu’elle aurait pu être ma fille. Enfin si je l’avais eue à 13 ans quoi.

J’ai salué Jessy en pénétrant dans la cabine, où elle s’activait nerveusement entre le lavabo et le bocal de cire. Une fois ses préparatifs terminés, j’ai attendu qu’elle sorte pour me laisser me déshabiller comme c’est l’usage, et comme elle ne semblait pas décidée je l’ai mise sur la voie en lui demandant : « Je me déshabille ? »

« Bah oui pour une épilation du maillot faudrait que vous enlevez au moins votre pantalon pour que ce soye plus pratique. »

Je l’ai mentalement remerciée pour la perspicacité de son intervention, et alors qu’elle restait plantée devant moi, bras ballants et tremblants, j’ai sagement obtempéré.

Puisqu’elle ne me le proposait pas comme le veut pourtant l’usage, je lui ai demandé si elle disposait d’un slip en papier à me prêter. Ma question l’a laissée tellement désemparée, à la recherche d’un slip jetable dans des endroits improbables (la poubelle, entre autre) que j’ai cru un moment qu’elle allait me prêter le sien. Alors qu’elle se confondait en excuses en balbutiant « Je ne sais pas ce qui m’arrive, d’habitude je le propose toujours aux clientes » j’ai compris :

1/ qu’il n’y avait pas de « d’habitude » et que j’étais la première. Et peut-être aussi la dernière.

2/ qu’il me serait difficile de me montrer désagréable ou exigeante avec cette jeune fille angoissée et manquant de confiance en elle, qui me rappelait quelqu’un que j’avais bien connu.

J’ai enfilé le slip jetable et pris place sur la table conçue à cet effet.

Elle s’est frottée les mains pour tenter de dissimuler sa peur et a tenté de prendre une voix assurée pour dire : « Bon ben on va y aller maintenant hein. »

Le « hein » a anéanti le peu de confiance qu’il me restait dans les longues minutes à venir, et j’ai dit « Allons-y » en espérant qu’un jour on me décernerait un prix Nobel pour ce que je m’apprêtais à vivre.

De sa main gauche tremblante elle a resserré les pans du slip afin d’accéder à ce qui nous réunissait, tentant d’atteindre de sa main droite le bol de cire. Forcée de constater que ses bras étaient trop courts, elle m’a regardé en haussant ses sourcils en forme de trait gris cherchant dans mes yeux une réponse à sa problématique.

Ignorant si « Gogo gadget aux bras » serait une référence qui lui parlerait, j’ai préféré lui suggérer de nouer un mouchoir autour des pans du slip, comme le veut l’usage. Sans surprise, elle m’a répondu que oui bien sûr, c’est toujours ce qu’elle fait d’habitude.

Elle me l’a tendu en me disant que ce serait néanmoins plus pratique si je le nouais moi-même, je me suis exécutée en me demandant si elle allait aussi me proposer de m’épiler toute seule parce que ce serait plus pratique.

Elle a trempé son bâtonnet dans la cire et, attentive aux recommandations qui lui avaient été faites, m’en a généreusement enduit l’intérieur des cuisses afin de, je cite, « vérifier la température ». Qui s’est avérée convenable, une aubaine pour ma cuisse.

Rassurée par cette première étape concluante, elle a trempé à nouveau son bâtonnet, qu’elle a ensuite appliqué à l’endroit adéquat. En relevant sa main, elle s’est mise à former des petits mouvements étranges, saccadés et rotatifs, visant sans doute à enrouler le fil de cire autour du bâtonnet. Quelques secondes après, elle me confiait sur un ton de conspiratrice l’un des inconvénients du métier d’esthéticienne, qui se résumait, en substance, à « ce qui est vraiment ennuyeux au jour d’aujourd’hui, c’est que la cire on s’en fout toujours plein les doigts. »

Voyant qu’elle n’était pas prête à entendre que « on », non, elle seulement, je me contentai d’opiner du chef en serrant un peu les dents à l’idée qu’il faudrait bien qu’un jour elle m’enlève cette bande.

La première a été un supplice.

Les suivantes, un massacre.

Alors qu’une bande de cire me brûlait la peau et que le terme « avoir la chatte en feu » n’avait jamais eu autant de sens, je lui conseillai de baisser un peu la température du bac. Elle me confirmait que, oui, c’était bien ce qu’elle pensait, c’était beaucoup trop chaud là, je lui répondais un peu tendue que le mieux, dans ce cas, serait qu’elle ne se contente pas de penser, et qu’elle baisse le (putain) de thermostat de sa (putain) de cire.

On a trouvé ensemble un compromis convenable concernant la température, et elle m’a appliqué une crème apaisante en me garantissant que c’était magique, et que c’était dommage pour les clientes qu’on la venlle (subjonctif de vendre) pas dans le commerce.

Au fur et à mesure qu’elle s’approchait de mon intimité, mes cris se faisaient plus stridents, ses mains plus moites et tremblantes et ses gestes moins assurés.

A la quatrième, celle des lèvres pour les connaisseurs, elle m’a prévenu que là par contre, ça risquait d’être douloureux. Forcément, j’ai craint le pire.

Je n’aurais pas dû. J’aurais dû partir, plutôt.

Il y avait une ambiance de fin du monde dans la cabine, elle m’a posé la main sur la jambe en me disant qu’il faudrait être très courageuse, elle a dit :

– A trois je l’enlève. Un……. Deux…..

J’ai fermé les yeux, quand je les ai rouverts j’ai constaté qu’elle aussi. Maintenant l’extrémité de la bande du bout des doigts, elle inspirait et expirait profondément, paupières closes, tandis qu’un voile de transpiration nerveuse recouvrait son beau visage.

Elle a dit « C’est bon vous êtes prête ? Parce que c’est bientôt « Trois » là. »

Je lui ai dit que oui en effet, c’était souvent le cas après deux, que moi j’étais prête, de toute façon en l’état actuel des choses je n’avais pas beaucoup le choix, mais qu’elle en revanche ne me semblait pas prête, et qu’on pouvait éventuellement demander à sa supérieure de nous prêter main forte, d’autant que la bande refroidissait dangereusement et qu’à ce rythme, on devrait me couper 5 cm sur deux de peau pour espérer se tirer d’affaire.

Elle a dit alors on y va, et elle a crié en même temps que moi, comme dans un douloureux coït simultané.

Alors que j’écrasai une petite larme, elle m’a dit que maintenant on pouvait passer de l’autre côté, et je lui ai répondu que ce n’était pas nécessaire, que la symétrie c’était so 2013, et qu’on pouvait s’arrêter là, vraiment.

Elle a acquiescé, et alors que je commençais à me détendre un nouveau cri a déchiré le silence.

Les résidus de cire avaient littéralement scellé ses mains à mon entrejambe, et en tentant de les retirer elle m’avait offert une nouvelle épilation sans doute définitive, et quelque peu aléatoire.

Une de ses mains était à présent libérée, l’autre demeurait collée entre mes cuisses, à la façon d’une marionnette.

Après quelques secondes de réflexion, je lui ai dit qu’il n’y avait pas à tortiller, qu’il faudrait bien que d’une façon ou d’une autre elle se libère de son emprise. Que sinon il n’y aurait pas 36 solutions : soit on devrait partir toutes les deux avec sa main collée à mon entrejambe, soit elle devrait se séparer de sa main, soit moi de mon vagin.

J’ai pris les choses en main, lui demandant calmement tour à tour : « Ciseau », « Crème apaisante », « Bistouri », « Crème apaisante », « Lexomyl », « Ciseau », et bientôt elle était libre des siennes.

En me relevant de la table d’opération j’y ai encore laissé un peu de ma naïveté, mais moins qu’en tentant de retirer le slip jetable qui était à présent incrusté dans ma peau, m’offrant cette fois une épilation des parois intérieures du vagin.

Au moment où je payais, la responsable de l’institut m’a demandé si tout s’était bien passé.

Jessy m’a adressé un sourire gêné et suppliant, j’ai répondu que « oui ».

Depuis je sais que j’ai sauvé un emploi, mais je redoute d’être bientôt rattrapée pour non-assistance à personne en danger.

Une réflexion sur “La stagiaire

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