Coupable.

Vendredi soir comme tous les soirs, j’avais rendez-vous avec les démons cachés sous mon oreiller. Ils prennent plusieurs formes – dont je vous reparlerai – mais le plus connu d’entre eux, le plus gros, le plus moche, s’appelle Culpabilité.

Ca aussi, je vous en reparlerai – dites donc, on en a des choses gaies à se dire – parce que ceux qui me connaissent le savent, Culpabilité est mon deuxième prénom.

C’est le plus gros, le plus moche, mais aussi le plus vieux. Il a à peu près mon âge, peut-être un tout petit peu moins, en tout cas je me souviens de lui quand j’avais 5 ans déjà.

J’avais fini par l’apprivoiser, presque le terrasser, quand il m’est arrivé quelque chose qui a redoublé ses forces : je suis devenue mère.

Alors lui est devenu monstre à trois têtes, à tentacules, monstre à insomnies et à remises en question, monstre à l’haleine puante chargée de remords.

Vendredi donc, il m’invitait à chercher comme tous les soirs une bonne raison de m’en vouloir.

Nous n’avons pas eu à chercher bien loin, l’image s’est vite interposée entre nous, il me l’a brandie sous les yeux sans manières et sans états d’âme : elle avait la forme d’une petite fille aux cheveux blonds qui me disait : « Maman, on joue à la maicresse ? »

La maman avait dit « non », bien sûr. Elle avait des choses à faire, des lessives à étendre, un dîner à préparer, une cigarette à fumer, un coup de fil à passer, une maison à ranger, un mail à envoyer, bref plein de bonnes raisons de ne pas partager avec sa fille une demie heure de vrai partage, plein de bonnes raisons de ne pas lui construire de jolis souvenirs et de voir s’afficher son sourire étonné et reconnaissant si elle lui avait dit « Oui ».

La petite fille a été déçue, mais pas tant que ça. Elle s’y attendait. Alors elle a joué toute seule dans sa chambre, et d’en bas sa maman entendait sa petite voix qui punissait les élèves, en félicitait d’autres, leur promettait un bonbon et un cadeau princesse parce qu’ils avaient bien cravaillé, leur demandait de se mettre en rang pour aller à la cantine, leur proposait un temps calme et les prévenait que c’était l’heure des mamans.

Les élèves imaginaires n’étant pas très loquaces la journée a duré deux heures, et dans le silence de sa chambre après le départ de ses élèves fantôme, la petite maîtresse s’est retrouvée désemparée, a rangé deux ou trois jouets, et a décidé qu’on serait demain, pour que l’école reprenne, pour ne pas s’ennuyer. Cette fois elle a laissé traîner les choses, leur a appris à écrire son prénom avec le « N » à l’envers, leur a installé des petits lits pour leur petite sieste, tout doucement, leur a chanté des chansons, a organisé un cours de motricité entre les coussins posés sur le parquet, puis la journée s’est finie, elle aussi, et la chambre est redevenue silencieuse.

C’est à ce moment que la maman a appelé la petite maîtresse parce que le dîner était près. Il a été un peu expédié, pipi les dents au lit, une histoire un câlin, doudou, lumière éteinte, porte ouverte, à demain dors bien je t’aime.

Je t’aime mais je n’ai pas trouvé vingt minutes de mon précieux temps pour jouer avec toi. Je t’aime mais aujourd’hui on a partagé une assiette en plastique de blanc de dinde et de courgettes, et j’ai râlé un peu parce qu’il y en avait partout.

Je t’aime mais je n’ai pas voulu jouer à la maîtresse.

Alors le monstre s’agite, puant, pervers, et me souffle à l’oreille : « Tu imagines, si elle devait partir demain ? »

Non je n’imagine pas, parce que c’est inimaginable. Je refuse d’imaginer mais c’est trop tard, mon ventre est noué et ma respiration hachée.

Si elle devait partir demain, et si j’y survivais, je me couperais un doigt par jour pour pouvoir jouer avec elle à la maîtresse l’espace de quelques minutes.

Ce qu’elle m’a offert sur un plateau de dinette, je l’ai refusé parce que je n’avais pas le temps ou pas l’envie.

Si elle devait partir demain je m’arracherais s’il le fallait les yeux pour la voir devant le tableau noir aligner des lettres sans aucun sens et me faire croire qu’il y a écrit une histoire. Pour la voir prendre sa voix de maîtresse, pour voir sa maîtresse à travers elle, savoir ce qui se joue quand je ne suis pas là, quelles sont les expressions qui rythment son quotidien, les phrases qui dessinent son enfance à la maternelle, elle est là cœur et bras ouverts pour me montrer un petit peu d’elle, et je refuse de le faire parce que j’ai eu une longue journée.

Poussée par un dernier instinct de survie j’ai dit au monstre que c’était trop facile, qu’on ne pouvait pas être avec nos enfants comme si c’était le dernier jour avec eux, que ça n’avait pas de sens, que ce n’était pas ça la vie, que ça c’était la mort, que la laisser planer c’était la laisser gagner.

Mais le monstre n’entendait plus rien, il savait le combat gagné, il était apaisé, repu, allongé de tout son poids sur mon ventre, satisfait d’avoir relevé haut la main son sordide défi.

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