Comme d’habitude

J’ai toujours aimé les gens qui avaient des habitudes quelque part.

J’ai un penchant pour la constance dans les faits et les lieux de prédilection. J’aime les gens qui ont des rituels, les lieux qui les accueillent, « les maisons où chaque geste en est un ».

J’aime les gens qu’on recroise en vacances d’une année sur l’autre, les promeneurs du dimanche au Parc Floral, le même visage derrière la même vitre du même restaurant, les clients fidèles des boucheries, les habitués des bars.

Il y a une histoire qui s’écrit autour de ces rendez-vous habituels, une petite équipe qui se forme, constituée de ceux qui font et de ceux qui savent. Quand deux rituels se croisent ils se disent toujours bonjour, et chacun connaît sa place dans l’enchaînement systématique des événements.

On garde un emplacement à l’est pour celle qui aime les levers de soleil, on tend spontanément à un autre une « baguette sur plaque pas trop cuite », et à un autre encore « le journal du jour et un marlboro light », on prépare à celui qui arrive un café serré avec une goutte de lait dès qu’il franchit la porte. On devance leur demande, on connaît leurs préférences, on inscrit leur empreinte quelque part dans un coin de notre tête, s’ils devaient demain ne plus se présenter, on n’aurait peut-être pas de nom à citer, juste l’impression d’une absence, le souvenir quelque part de celui qui prenait une goutte de lait dans son café.

C’est cette goutte qui le fait exister, qui marque sa différence, qui lui donne une identité dans l’anonymat d’une brasserie le matin.

S’il devait ne plus se présenter, il manquera demain à quelqu’un. Un manque sans larmes et sans manque, on ne pourrait pas lui dire « tu me manques » mais juste « tu manques à mon quotidien », tu en as fait un demain pas comme les autres, tu t’es distingué par ton absence dans le déroulement imperturbable de ma journée.

J’aime ces rituels, mais ils m’échappent souvent. Je n’ai pas encore trouvé le lieu où revenir tous les étés, ni ma préférence en matière de cuisson du pain, je n’achète jamais le même journal et tous les bouchers de mon quartier sont halal.

Mon empreinte n’est nulle part, personne ne m’attend quelque part.

Sauf peut-être dans ce café, dans lequel je vais très souvent.

Mais jamais le même jour, jamais à la même heure. Un détail qui compromet grandement mon statut d’habitué, duquel on attend une certaine régularité.

Un jour, le serveur sans me demander m’a préparé « mon » café allongé. Pas de chance, cette fois j’en voulais un serré.

J’y ai vu l’échec d’une session de rattrapage, et la preuve que je ne serais jamais l’habituée, que je n’aurais jamais d’identité « goutte de lait » dans l’esprit de quelqu’un que mon quotidien croise.

Jusqu’à ce matin, où il est venu m’apporter l’allongé que je lui avais commandé. Quelque chose manquait à la scène habituelle, la petite assiette était vide.

Il a dit je ne vous ai pas mis de sucre ni de gâteau, avec le petit clin d’œil de celui qui sait.

Je l’ai remercié parce qu’il m’avait donné une identité, celle de la cliente qui venait à n’importe quelle heure de n’importe quel jour, hésitait toujours sur ce qu’elle voulait commander, mais dont la constante était de n’aimer ni le sucre ni les gâteaux au café.

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