La marche

Ca tombe tous les ans le week-end d’Halloween.

Quand on me propose des soirées de l’horreur je suis obligée de décliner, et les pointes blanches des comédons de mon interlocuteur menacent de céder sous l’effet d’un rictus moqueur. J’ai entre 13 et 20 ans, le dernier week-end d’octobre je ne suis pas là, « J’ai la marche ».

L’expression ne veut rien dire, pourtant elle est entrée dans le langage courant. Le week-end rituel s’appelle « la marche », parce qu’à l’origine on y marchait, beaucoup. Dans la forêt, dans la campagne, au bord de la mer, serrés bien à gauche sur une départementale, attention aux enfants, on marche, au fil des ans les dos se courbent et les pauses s’allongent, les apéros s’éternisent et les repas se prolongent, « la marche » change de substance, on y marche de moins en moins et on s’y plaît de plus en plus.

Le temps passe, ça se voit dans les yeux de mon interlocuteur qui ne rit plus quand « J’ai la marche ». Il a 30 ans, trouve ça « sympa », à cet âge marcher n’est plus une corvée, la famille plus une punition, le grand air plus un exil.

Le goût de la perspective change aussi. C’était ma bête noire, la corvée d’entrée dans l’automne, ça devient mon élan, mon dernier répit avant la saison froide.

Il y a des oncles et des tantes, des cousins et cousines, des amis de mes parents, des amis d’amis greffés d’années en années, triés sur le volet, la sélection est draconienne, puisqu’il faut aimer marcher, avoir les pieds mouillés, avoir froid dans le gite et dormir tous ensemble.

On arrive au compte-goutte, mieux vaut être dans les premiers, sinon ça fait trop de bises à claquer. On arrive donc sur le parking, en regardant les plaques on devine qui est là, on entre dans la grande pièce dans laquelle se tiendront les repas, on l’évalue d’un coup d’œil circulaire, elle ne le sait pas mais elle abritera des confidences et des souvenirs pour l’hiver. Elle est encore un peu froide et vide, on est encore un peu propres, on reconnaît de dos les manteaux de l’année d’avant, certains ne se voient qu’à cette occasion, ne se connaissent que sous ce jour-là, ne se sont jamais vus qu’en botte et en ciré.

On se dit qu’on est content de se retrouver, c’est vrai, on demande c’était quand la dernière fois bah oui il y a un an exactement, puis on dit « Bonjour, toi ! » à l’enfant au bout de la main, il a grandi et pour cause, la dernière fois c’était il y a un an exactement.

On roule les valises jusqu’au gite, sur la porte duquel est placardé notre nom. Simone, 6 ans, dit qu’elle n’est pas petite, son grand-père rectifie.

Le confort est sommaire, mais on sait qu’on n’y dormira pas beaucoup et pas forcément bien, entre deux ronflements et trois bruits d’enfants, entre un drap housse à l’hygiène douteuse et une couverture qu’on devine parsemée des poils de ceux qui sont passés là avant.

On retourne dans la grande salle, où d’autres sont arrivés entre temps. La nuit est en train de tomber, on lui est reconnaissante parce qu’elle sonne l’heure de l’apéro. Ca fourmille en bottes et gros pull, ça installe les assiettes sur une table interminable, ça coupe du saucisson, ça s’active en cuisine, les frigos se goinfrent de salades sous cellophane et de quiches improbables ramenées par chacun, les enfants s’apprivoisent et leurs parents s’en réjouissent, on a tous la même tête et les mêmes mots quand on est contents de voir que la magie opère.

On boit du vin dans des verres épais de cantine ou des gobelets fragiles en plastique, quelqu’un dit « gardez vos verres pour le dîner » sans plus y croire vraiment, on l’abandonnera quelque part sur une commode en bois grossière et on en prendra un autre au hasard, c’est bien connu les microbes s’autodétruisent quand on porte des bottes et qu’on mélange nos ronflements.

Il fut un temps où c’était enfumé. Les volutes se sont évanouies avec la jeunesse dans les bonnes résolutions, j’ai mesuré le poids des ans en constatant que l’air s’épurait, depuis Evin et quelques années c’en est fini des cendriers plein à côté du saucisson, maintenant on fume dehors et en petit comité.

Les anciens commencent à râler parce qu’il serait temps de manger, les autres font de la résistance en se servant un petit dernier, ça sent la cantine, les plats en grande quantité, le parfum au muguet de ma tante et les conversations animées.

Je m’esquive pour une dernière cigarette avant d’y aller, la meilleure, l’interdite puisque c’est en train de cramer, ma mère n’est jamais bien loin quand il s’agit de s’en griller une, elle détonne, chic, perfecto et foulard, les lèvres un peu brillantes et les yeux très.

Tout le monde a déjà pris place à table, je cherche une chaise libre, et je repense aux années d’avant où j’angoissais que mes cousins ou mes frères et sœurs ne m’aient pas gardé une place, ne pas en avoir était un affront, devoir m’asseoir entre deux vieux une punition. Je me dis que c’est ça aussi grandir, abolir malgré soi les frontières entre générations, aller vers la première chaise libre et la trouver au bon endroit.

On passe les plats, le sel, le vin, on échange encore un peu nos verres et les dernières nouvelles, on a déjà les joues rouges et la langue bavarde. Les premiers servis mangent, on ne trinque pas en levant notre verre, on ne fait pas de manières, personne n’est invité, personne ne reçoit, personne n’est chez soi, c’est bizarre d’être juste ensemble.

On passe au fromage, puis au dessert, les nouveaux sont à l’aise désormais, ceux qui n’étaient jamais venus, ce qui ne connaissaient personne, c’est marrant de les voir parler aux autres, c’est comme s’ils entraient à présent dans le décor.

On boit, encore, certains débarrassent, toujours les mêmes, certains se lèvent pour le faire et abandonnent, toujours moi, c’est qu’on ne s’est pas encore vus, alors raconte, comment tu vas ?

Puis les lumières s’éteignent, certains se marrent, d’autres regardent autour : on voit au loin une tarte entamée, sur laquelle ont été plantées des bougies. La tarte se rapproche, tout le monde chante « Joyeux anniversaire », et la tarte se pose sur l’assiette du « nouveau ». Il fait non avec le doigt pour signifier qu’il y a une erreur, on chante encore plus fort parce qu’on le sait bien, c’est l’anniversaire de personne, c’est juste un bizutage pour ceux qui viennent la première fois.

Avec tous les regards vers lui le nouveau qui était à l’aise ne l’est plus tant que ça. Il rit un peu en nous trouvant bizarre, il a raison, ses joues sont un peu plus rouges que les nôtres, il souffle les bougies parce qu’il n’a pas le choix, tout le monde applaudit et on se demande tous pourquoi ça nous fait toujours autant marrer à chaque fois. Cette habitude a quatre ans, peut-être cinq, j’étais là la première fois, au fond je sais que ce qui me plaît c’est d’avoir assisté à la naissance d’un rituel.

Les gens vont se coucher au compte-goutte, comme ils sont arrivés.

On se croise dans les sanitaires, pyjama moche au corps et brosse à dents à la main, personne n’a jamais de dentifrice, tant pis on verra demain.

Le lendemain on superpose les vêtements, on ressort les chaussures de randonnée souillées de la terre de l’année dernière, on devait partir à 9h on part à 10, c’est le bordel pour savoir qui vient qui ne vient pas, qui rejoint qui pour le pique-nique et dans quelle voiture.

On part en troupeau, on marche en troupeau, on parle en troupeau, on se perd, on s’éloigne, on s’isole, on respire, ça sent l’iode ou la bouse, on fait des pauses, souvent, on demande des Mars et de l’eau à ceux qui en ont, toujours les mêmes, on se rappelle que l’année dernière on s’était promis d’en prendre, cette fois.

 

 

On s’arrête pour manger, les voitures ont réussi à nous retrouver, comment ils faisaient avant les portables, je ne le saurai jamais.

Il y a de la place pour rentrer juste après, on hésite à abandonner, on demande aux autres, on décide de continuer, on le regrettera à la prochaine ampoule.

Le soir ça recommence, on est encore un peu plus nombreux car les derniers arrivants ont fait ce qu’ils avaient à faire : arriver. Alors ce soir c’est champagne, mais toujours dans des gobelets. Les jeunes parents planquent des bouteilles au frais, parce que leurs enfants ont le mauvais goût de devoir se coucher au moment fatidique, on les sifflera après le dîner, discrètement, et elles monteront à la tête plus vite et plus fort qu’une vieille rengaine.

Dans les trois soirs il y en aura un où tout foutra le camp, surtout les bonnes résolutions de pas trop boire et pas trop fumer. On parlera moins bien et plus fort, plus près et plus vrai. On se promettra à soi-même ou à voix haute de passer ensemble une semaine de vacances et le Réveillon du 31, un soirée par mois et plus de temps au téléphone.

A la fin tout le monde remercie mes parents, qui sont à l’origine de tout ça en organisant et préparant, supervisant et maintenant ce rendez-vous annuel. C’est un rituel dont je n’ai pas assisté à la naissance mais qui a bercé mon enfance et toutes les années d’après, j’ai un peu l’impression de les enterrer en disant ça mais s’il y a bien une chose que je redoute, c’est d’être libre une année pour le week-end d’Halloween, et ne de pas boire de rosé dans des bottes et un gobelet en plastique.

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