Ma fille, Raiponce et moi

Les gens croient que j’ai eu une enfance heureuse.

Pourtant, c’est loin d’être le cas. La preuve : je n’ai jamais eu le droit de porter de culottes Mickey.

Mes parents ont toujours eu une idée assez précise du « beau ». Disons pour simplifier qu’on n’avait pas tout à fait la même.

J’ai grandi avec l’idée que les matières synthétiques étaient le mal, les couleurs vives à chier, les paillettes interdites et les petits chatons dangereux, surtout sur les tee-shirts et les calendriers. Avec l’idée qu’il existait une vision objective et supérieure du beau, à laquelle il me faudrait bien un jour adhérer.

Un jour, je devais avoir sept ans, ma marraine m’a offert un sweat arborant une vache à l’oreille percée. Le sweat était rose et en molleton, la vache en surimpression toute douce, la boucle d’oreilles brillante, bref il était sublime, ou à chier, c’est selon, mais bientôt la culpabilité de faire cet affront à mes parents l’a remportée sur le plaisir de porter un vêtement à mon goût. J’ai décidé de l’abandonner sur mon lieu de vacances comme on abandonne sur une aire d’autoroute un animal ou un aïeul encombrant, en lui disant adieu en même temps qu’à mes frémissements rebelles. Sur sa tombe (le sommier d’un matelas sous lequel je l’avais planqué au cas où ma mère viendrait faire un « dernier tour des chambres »), je jurai solennellement que quand j’aurai un enfant, je lui laisserai décider de ce qui est beau, sans lui imposer de tyrannie du bon goût.

En grandissant, les frontières entre ce que j’aimais et ce que je me devais d’aimer ont continué à s’estomper : j’ai commencé à juger celles qui mettaient du crayon à lèvres marron, et à supposer que les enfants qui portaient des vêtements Walt Disney portaient aussi un prénom américain et ne sauront jamais conjuguer le subjonctif, tout en continuant à me promettre de faire preuve de plus d’ouverture avec ma tendre progéniture.

Puis l’enfant arriva, et mes bonnes résolutions furent expulsées à peu près en même temps que mon placenta. Dans ses premiers mois je l’habillai exclusivement de blanc, de gris et de rose pale.

En contemplant ces cols Claudine et ses blouses en liberty je redoutais le jour où elle serait en mesure d’exprimer ses préférences vestimentaires à peu près autant que le jour où elle prononcerait le mot « contraception ».

Ce moment arriva, sous une forme toute simple un matin dans sa bouche d’enfant : « Z’en ai marre, tu m’habilles comme une adulte mais moi ze suis une tite fille. »

L’après-midi même nous partions toutes les deux en voyage initiatique au rayon enfant de C&A, où elle manifesta assez clairement un goût de chiotte très prononcé, avec un attrait particulier pour les fringues bien fushia, bien brillantes, avec bien des princesses et dans des matières bien de merde.

De retour à la maison, j’ai rangé ses affaires en ravalant mon vomi et en récitant quelques Ave Maria.

Ce fut le plus beau jour de sa vie, sans doute celui de son père aussi, qui n’est pas dénué de qualités mais ne possède pas celui du goût en matière de mode enfantine. Si on m’avait dit qu’un jour j’aurai des relations sexuelles avec un homme qui a laissé ses aînées se faire percer les oreilles avant leur un an je ne l’aurais pas cru.

Déchirée entre la satisfaction de laisser ma fille libre de ses opinions et de la laisser sortir habillée de la sorte, j’ai parfois assumé ses tenues, parfois moins, un jour je me suis même entendue répondre : « Si je connais cette petit fille qui m’appelle Maman et porte un tee-shirt Raiponce, non, pourquoi ? ».

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