Les femmes à parapluie

Juste en préambule, pour revenir rapidement sur les deux billets concernant les mésaventures de ma fille à l’école :

Mon frère et ma belle-soeur vivent avec leurs trois enfants dans le trou du cul de la Bretagne. Leur fille aînée, un ange au visage parfait et à l’intelligence rare- en tout objectivité – est revenue un jour de l’école avec des balafres au cou qu’elle cachait. Sa mère s’en est aperçue, et a compris en creusant un peu qu’elle était la cible depuis un moment d’une petite qu’on appellera « petite conne » pour préserver son anonymat.
Ma belle-soeur est allée voir la maîtresse, la maîtresse a convoqué les parents, puis a parlé aux enfants, bref des mesures ont été prises qui prouvaient aux enfants que les adultes avaient le contrôle.
Il y a clairement à mon avis des enfants vicieux partout (j’allais ajouter « surtout dans le Nord », mais je ne vais pas le faire), d’où la nécessité d’avoir des équipes capables d’incarner l’autorité en expliquant aux coupables et aux victimes ce qui est permis, et ce qui ne l’est pas.
Avant d’être vicieux, ces enfants sont sans doute malheureux, mais ce n’est pas à moi de trouver des solutions pour eux. Ce n’est pas en partant pour une autre école dans le privé ou le public que ça va arranger le système, mais ce n’est pas non plus en restant que ça va aller mieux.

J’en étais là à peu près là dans ma réflexion hier, en marchant d’un pas décidé à ne plus laisser ma fille se faire marcher sur les pieds, quand la pluie s’est mise à tomber.

J’ai fait comme les autre gens et le veut la tradition, j’ai rentré ma tête dans mes épaules comme si elles étaient en mesure de m’abriter de quoi que ce soit, le tout dans un sourire grimaçant, pour montrer mon mécontentement.

Et j’ai regardé autour de moi les « femmes à parapluie. »

Parce que c’est un fait, il y a des femmes à lunettes, des femmes à quéquettes, et des femmes à parapluie.

Je ne suis pas une femme à parapluie. (Et pour info je ne porte pas de lunettes)

Un parapluie on l’a toujours ou jamais. On l’utilise systématiquement quand l’occasion se présente ou on fait partie de celles qui n’en ont jamais eu et n’en auront probablement jamais. Un parapluie c’est un peu comme le cheveu fin ou les pieds palmés. Je veux dire ce n’est pas un objet, c’est un attribut.

Utiliser un parapluie ou pas, ce n’est pas un détail pratique mais un trait de personnalité. C’est comme ça, il y a des femmes qui ont des gueules à utiliser un parapluie, d’autres plutôt à se faire saucer.

Le parapluie est un art, le manier requiert nombre de qualités intrinsèques dont certaines s’en pourvues, d’autres non. On ne s’improvise pas femme à parapluie, ça se voit tout de suite.

D’abord, dégainer un parapluie suppose un certain sens de l’organisation. Il faut l’avoir acheté, l’avoir pris, penser à le sortir, à le replier, puis à le ranger. Pas moins de 5 étapes sont requises, et 5 étapes c’est beaucoup quand on fait partie des gens qui n’ont jamais réussi à envoyer des cartes postales de notre lieu de vacances. Ainsi, si vous recevez une carte de sable fin arborant une tache de café, des coins cornés et un tampon estampillé « MONTREUIL, SEINE ST DENIS », vous pouvez en déduire que c’est moi, ou quelqu’un de mon clan en matière de parapluie.

A fortiori, si le tampon « NICE, PACA » certifie l’authenticité de l’envoi, vous avez affaire à un expéditeur ayant relevé le défi d’acheter une carte, d’y inscrire quelque chose, d’avoir acheté un timbre, trouvé votre adresse et une boîte aux lettres avant son départ, bref à quelqu’un ayant largement fait ses preuves en matière de persévérance, autrement dit, à une femme à parapluie.

C’est bien beau de l’avoir, encore faut-il savoir comment s’en servir, ou plus précisément quand s’en servir. Si la bonne grosse drache a le mérite de couper court aux hésitations, le crachin a ceci de particulier qu’il plonge les hésitantes dans le trouble le plus profond.

Car dégainer un parapluie en cas de nécessité requiert une certaine confiance dans sa perception de la « nécessité ».

Une femme à parapluie connait ses limites en terme de mouillage, et sait précisément le palier à partir duquel l’intensité des gouttes justifie l’intervention d’un abri. Elle n’a pas besoin pour cela de guetter les autres, pas besoin de leur approbation, pas peur du ridicule en dépliant son parapluie alors qu’il ne pleut que trois gouttes : elle a confiance dans son jugement, et n’hésite pas à l’afficher en déployant son abri. Elle n’est pas du tout du genre à garder un parapluie ouvert mais baissé, la tête à l’air libre, parce qu’il pleut un peu mais pas trop.

Une fois que sa décision est prise, le processus de dépliage peut commencer. Ses gestes sont alors assurés. Elle sait comment faire, connaît la prise au vent de son engin, en déduit la meilleure position à adopter pour le déplier sans le retourner, elle déplie son parapluie comme on se gratte le nez, naturellement, délicatement, sans se poser de questions. Quand elle y parvient elle n’affiche même pas l’ombre d’un sentiment de fierté, parce qu’elle a réussi mais c’est normal.

Je ne peux pas m’empêcher de voir un parallèle entre celles qui utilisent des parapluies et celles qui savent conduire. On conduit une voiture comme on gère un parapluie : avec confiance et sérénité, ou pas.

Une fois déplié, elle avance. A l’abri et confiante. Elle sait dans les passages étroits le degré d’inclinaison nécessaire de son parapluie, elle a les pieds bien au sol et le parapluie bien en main, elle n’a pas particulièrement l’intention de le décaler si elle devait croiser quelqu’un de trop près, elle part du principe que c’est à lui de faire un pas de côté, elle file droit et ne s’excuse pas : elle a un parapluie et c’est comme ça.

Elle ne sent pas encombrée, encore moins encombrante, elle n’a pas peur d’arracher des yeux ou de gêner des passants, elle est protégée de la pluie et du regard des autres, au besoin elle le pliera pour le laisser sécher à sa main ou dans un pot prévu à cet effet, ou le posera à côté d’elle.

Alors en repartant elle pensera à le reprendre, surtout si elle l’a acheté 20 minutes avant dans le but de devenir une femme à parapluie, et qu’entre-temps elle s’est juste assise en terrasse pour écrire ce billet.

Bordel.

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