La poupée qui disait Non, non, non, non, oui

J’avais souvent entendu des parents se plaindre du fait que leur enfant était dans la « période du non ».

Pendant longtemps, j’ai cru à une légende. Un peu comme celle qui voulait que tu oublies instantanément ta cicatrice intime et la promesse que tu venais de te faire que plus rien ni personne ne passera par là dans un sens ni dans un autre, au moment où on te posait pour la première fois ton bébé dans les bras.

Et puis récemment, j’ai dû admettre que c’en était pas une. Pour la période du non, hein, pour le reste je ne me prononcerai pas, histoire qu’on ait encore un peu de monde pour nous payer nos retraites.

Il y a quelques semaines, ma fille était en plein dedans.

Mais j’ai pas trouvé ça si compliqué, finalement.

Ca peut même être assez arrangeant en fait, si tu poses les bonnes questions.

Par exemple, au moment de la sieste, tu oublies les « On va au dodo mon amour ? » et tu trouves d’autres alternatives :

– » Avant d’aller dormir, tu veux aller au parc avec Maman et qu’après elle joue à la pâte à modeler avec toi pendant deux heures ? »

– « NON »

– « Même pas une heure ? »

– « NON »

– « Même pas une petite histoire ? »

– « NON »

– « D’accord mon amour, Maman se met un point d’honneur à te proposer des moments de complicité mais tiens à respecter tes refus, et s’en va donc te mettre dans ton lit, à moins que tu y vois un inconvénient ? »

-« NON »

Voilà, c’est pas plus compliqué que ça.

Avec un peu d’imagination et d’entraînement, tu peux même varier le domaine de tes questions, à condition, au moment de les formuler, de te rappeler qu’elle en revanche ne varie pas beaucoup le domaine de ses réponses.

Je peux ainsi vous assurer, rapport au fait que la vérité sort de la bouche des enfants, que NON ça n’a rien d’une folie d’acheter une 7ème paire de bottes, que NON il n’y a aucune raison que je n’écrive pas un un jour un Goncourt et que NON Nathalie Portman ne m’arrive pas à la cheville, même le matin au saut du lit,

Non je vous le dis, sincèrement, « la période du non » c’est du pain béni.

Puis un jour, tout bascule.

Tu es au square (Sur ce coup-là tu as du te planter dans ta formulation de question). Pendant que tu réfléchis à ce que tu pourrais bien raconter sur ton blog, ta fille s’adonne à sa deuxième passion après mettre les doigts dans les prises : coller des mandales à ses petits camarades de jeux, avec une préférence pour ceux en situation de faiblesse : roux, perdus, tétanisés en haut d’un toboggan, voire les trois à la fois, pour les moins chanceux.

Au bout d’un moment, devant les regards accusateurs des parents et les bouts de cervelle éparpillées des enfants, tu décides d’intervenir; et tu comptes bien en profiter pour montrer à cette assemblée accusatrice la puissance et l’efficacité de ta force tranquille. 

Tous les regards sont tournés vers toi et les oreilles aux aguets, alors tu lances, sure de la réponse, d’une voix claire et assurée : 

– « Dis donc, tu veux que maman se fâche ? »

– « OUI »

– …

Regards appuyés, suspens haletant, nouvelle tentative

– « Tu veux VRAIMENT que maman se fâche ? »

– « OUI »

– « Tu veux VRAIMENT VRAIMENT que maman se fâche ? »

– « OUI »

Bon à ce stade, t’hésites à continuer à ajouter un « vraiment » jusqu’à ce que la nuit tombe et que ton auditoire se lasse et se casse, ou à rajouter discrètement un « pas » quelque part dans la phrase pour retomber sur tes pattes et sauver ton honneur.

Au lieu de ça, tu tentes le tout pour le tout, et passes à la menace supérieure, celle qui pourra peut-être lui arracher le « Non » qui te manque déjà tant. Discrètement, tu fronces le nez et aiguises tes canines, tu t’arranges pour qu’un léger filet de bave glisse de ta lèvre, et pour avoir le regard méchant tu penses à quelqu’un que t’aimes vraiment pas (tiens cette blogueuse par exemple). Tu t’es approchée d’elle et mise à son niveau, comme Super Nanny te l’a conseillé de son vivant, alors tu la regardes dans le fond des yeux et tu lui lances : 

– « A moins que tu veuilles que maman te donne une claque ? »

Tu insistes sur le « cl » en faisant claquer ta langue sur ton palais, et sur les « que » en expirant fortement. 

– « OUI »

A ce stade évidemment ça en mériterait une. Mais c’est trop tard, tu t’es déjà noyée dans le bleu de ses yeux et tu préférerais qu’on t’ampute d’un bras plutôt qu’elle ait mal sur un cm2 de sa joue.

Dans un dernier effort, tu lui demandes alors : 

– « Mais maman elle est vraiment plus belle que Nathalie Portman ? »

– « OUI »

Tu oublies alors tes principes, ton honneur, les regards, les bouts de cervelle et l’adresse du square, et tu repars, ta main dans la sienne, fière de toi, mais quand même moins que d’Elle.

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