Révolution (ou pas) (lol)

Etre tendance, c’est un travail de chaque instant. Je veux dire, tu peux porter un pantalon carrot et un borsalino, voter à gauche, écouter du jazz manouche, être pour la réouverture des maisons closes et la dépénalisation du cannabis, adorer les macarons et le cinéma d’art et d’essai, et être totalement has been. 

Si tu dis « Merki », par exemple.

A une époque, celle du règne d’Elie Semoun et de l’avènement de Mikeline, grâce à ce mot, tu provoquais l’hilarité générale et les sourires complices de ceux qui se reconnaissaient dans cette référence culturelle.

Aujourd’hui, au mieux, tu récoltes quelques sourires compatissants. 

Car que veux-tu, à chaque époque ses expressions tendances, et les autres. 

Tiens, à l’adolescence par exemple, j’étais tendance. Et pas que grâce à mon béret Kangol et mon bombers Schott (à ce propos, si je retrouve celui qui m’avait piqué l’étiquette à scratch dans les vestiaires du gymnase du collège, je milite pour le rétablissement de la peine de mort). J’étais tendance surtout parce qu’à l’époque, mes boutons étaient blancs de chez blancs, mes parents chiants de chez chiants et mes cours naz de chez naz. 

Bref, tu l’as compris, si en 95 tu n’utilisais pas l’expression « … de chez… », c’était presque aussi craignos que d’avoir un bombers School acheté sur le marché ou un agenda Continent sans dédicaces de tes potes.

Après, t’as quand même des expressions qui traversent le temps sans prendre une ride. « C’est clair », par exemple. A tel point qu’aujourd’hui, même en militant contre l’introduction dans le langage courant d’expressions ridicules, si t’es d’accord avec quelque chose, il y a même pas vraiment d’autre mot qui te vienne. « C’est évident », à la limite. Sauf que, la faute à « C’est clair », « C’est évident » ça sonne presque « Et Coco t’enfonce une porte ouverte là. » Donc si tu veux pas te fâcher avec Coco, t’as plus qu’à serrer les dents et à dire « C’est clair » et puis basta.

« Trop », aussi. Il fut un temps, pas si vieux que ça, où « trop » voulait dire excessivement. Aujourd’hui, « c’est trop bon » n’a rien de péremptoire, pas plus qu' »il est trop sympa » où « il sent trop bon ».

Les parents ont bien tenté de faire de la résistance (les miens, en tout cas), s’évertuant, à chaque fois, de nous mettre en face de l’absurdité de la phrase, par des ruses du type « Ah il sent trop bon ? Bah faudrait qu’il se roule dans la merde pour sentir un peu moins bon alors » et autres « C’est trop bon ? Bah on va mettre un peu de piment dedans pour que ce soit mon bon peut-être. »

Puis un jour, tout a basculé : leur jardin est devenu trop beau, leurs nouveaux amis trop gentils et leur fille aînée trop bonne.

Je leur laisse 3 ans avant que leur retraite soit trop pas confortable et leurs couches trop pas étanches. 

Quelques années plus tard, on a fêté l’arrivée de l’expression dans ton cul. Façon de parler, pas dans ton cul à toi, quoi. De l’expression « dans ton cul », si tu préfères. 

On l’a sorti à toutes les sauces. Entre amis (On sort où ce soir ?), en famille (Elle est où Mamie ?), au travail (Où avez-vous rangé le rapport compta ?). Et régulièrement encore, mon sac à main se retrouve dans mon cul, avec mes bottes noires, ma fille, mon chargeur de portable et mes clés. Oui je sais, ça fait du monde. 

Puis il y a celles qui m’énervent. Au top 3 desquelles, le scandaleux « ou pas ». Je sais, je le dis. Mais est-ce que j’ai déjà dit que j’étais irréprochable ?

Faut dire, à sa décharge, qu’il est bien pratique pour conclure une phrase qui ne trouve pas de fin, sauver une blague qui tombe à l’eau, répondre quelque chose à quelqu’un quand on a pas écouté. 

En deuxième place, le « ça, c’est fait ». Au choix, d’une voix traînante et languissante « voilààà, çaaa, c’est fait…. » ou ferme et définitive : « ça, c’est fait ! ». Et dans les deux cas, l’envie de répondre « Bon voilà, je te prends pour un con, ça, c’est fait aussi. »

Et sur la première place du podium, une que vous connaissez bien. Que peut-être même, toi aussi, tu prononces en mimant les guillemets avec l’index et le majeur de tes deux mains, pour expliquer dans quel était d’esprit tu étais au moment où se situe ton passionnant récit.

T’étais en mode chacal, en mode beau gosse, en mode dégoûté ou en mode vener, quoi. 

Tu vois, rien que de l’écrire, ça me donne un peu envie de vomir ou de te couper l’index et le majeur. 

Du coup je crois que ça s’impose, et c’est là que je voulais en venir. 

Je t’ai dit récemment que j’aimais pas bien le changement, il se pourrait pourtant qu’il y en ait un gros dans l’air. 

A la fin de ce billet, tu te sentiras perplexe, et tu chercheras partout ma signature : en bas de ton écran, en petit, à gauche, à droite, sous ton clavier (ce que tu peux être sot parfois). 

Et soudain tu te diras : mais il est où le « Kmille en mode … », qui conclue les billets depuis plus de trois ans ? 

Alors je te répondrai « Dans ton cul ». Ou pas. 

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