Amies

Je n’aime pas le téléphone. Je peux passer des semaines, des mois, sans entendre la voix de ceux qui comptent. Je ne suis pas une bonne sœur, une bonne fille, ni une bonne amie du quotidien.
Il y a ceux à qui ça convient, et il y a les autres qui font avec, ou plutôt sans.
On fait sans l’appel du matin en partant bosser, sans le debrief de fin de semaine, sans le « je te rappelle demain », on le fait sans jugements ni reproches parce qu’on a passé l’âge de tout ça. Et puisque quand on se retrouve la magie opere à chaque fois, on prend le pli, c’est pas un renoncement, plutôt un fonctionnement, on s’habitue très bien aux amitiés qui se passent du quotidien.

Et puis un jour on se retrouve embarquée avec une sœur et des amies dans une voiture au départ de Paris et en direction d’on ne sait pas où. On a noté à cette date « enterrement de vie de jeune fille » mais on en sait pas plus.
On se laisse porter, c’est rare et grisant. 3h plus tard, on arrive. Il y a d’autres sœurs et amies qui sont là. Elles ont accroché des fanions et dressé la table dehors. La maison est incroyable, le soleil qui se couche orange, les amies rayonnent et leur peau est baignée de lumière, on parle, on rit, on danse, on beugle, on dirait une pub pour des serviettes hygieniques qui te permettent de profiter de la vie et d’aimer ta condition de femme 31 jours sur 31.
Bientôt tout le monde est ivre, ça ressemble désormais à un spot de prévention de la securite routière mais heureusement, tout le monde dort sur place. Le lendemain, d’autres arrivent. Les absentes ont laissé un petit message qu’on me lit ou me fait visionner.

Je les regarde en coin, toutes, puis une par une. Je me dis deux choses.

La premiere, c’est qu’à force de priver mes amitiés d’un quotidien, j’ai été sur le point de me planter très fort. J’étais sur le point d’oublier l’importance de ces liens-là. Sur le point de sous-estimer ce qui fait justement l’amitié : la souplesse avec laquelle elle prend la forme qu’on lui donne. J’allais écrire « et se contente de ça » J’étais sur le point d’oublier que l’amitié ne se « contente » pas, elle se satisfait, et ça fait toute la différence.

La deuxième, c’est qu’en les regardant en coin, toutes, puis une par une, il y a un truc qui saute aux yeux. Elles ont quelque chose en commun, c’est une évidence. Un air de famille qui ne se lit ni sur les traits du visage ni sur leur silhouette. Un truc insaisissable qu’encore aujourd’hui, bientôt 15 jours après, je peine encore à définir.

Ça se passe dans le regard, dans le ton de la voix ou dans une manière d’orienter les épaules ou de bouger une main. C’est comme une façon qu’elles ont en commun de marcher dans la vie, de considérer les autres. Et je ne parle pas d’un truc abstrait, c’est quelque chose de palpable, la manière dont elles s’interessent à d autres vies que la leur, le soin qu’elles prennent à ce que rien ne soit gaché, pas un moment, pas une rencontre, pas une fin de bouteille, pas une occasion de kiffer.
Je crois sincèrement que ce truc qu’elles ont et que tout le monde n’a pas, c’est qu’elles sont complètement alcooliques et infiniment bienveillantes.

Je n’ai jamais cru au concept de bénéfice vacances, selon lequel leurs effets bénéfiques perdureraient un temps, après le retour. Pour moi l’effet vacances s’arrête net au moment où je fais ma valise pour repartir. Mais je suis rentrée de ce week-end depuis 15 jours et je me sens encore gonflée de quelque chose que j’ai puisé là-bas, sans doute un mélange parfait d’amour et de burrata.

Le chien

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D’abord il y a eu la patte.
Des hurlements aigus, je m’apprêtais à demander à ma fille de baisser d’un ton quand je l’ai découverte, les mains devant la bouche, les yeux noyés de larmes, regardant son chien de trois mois qui hurlait à la mort sur sa patte cassée.
Une opération à beaucoup d’euros, un plâtre pendant un mois, et autant de semaines d’immobilisation préconisée par le véto.
Des journées entières de sa toute petite vie passées dans un lit parapluie, que j’espérais ressortir un jour, mais pas vraiment pour ce type d’occasion.
Je lui mettais sur Youtube des musiques relaxantes pour chien, je pense que c’est là qu’on a commencé à me perdre.

Puis il y a eu les chaleurs. J’avais rien vu venir. J’avais bien entendu dire que la puberté commençait de plus en plus tôt, mais quand même, 7 mois. La chienne avait passé un bon quart d’heure à se masturber sur le bras de ma belle-mère. Je lui demandais d’arrêter, ma belle-mère m’assurait que ça ne la dérangeait pas. Oui mais enfin moi, si, un peu.
J’ai appelé le véto.
– « Docteur, soit ma chienne aime beaucoup ma belle-mère, soit elle est en chaleur.
– Est-ce qu’elle a la vulve gonflée ?
– Qui, ma belle-mère ?
Il a ri, j’espère que je pourrai le payer en blagues de bon goût, la prochaine fois. 
Elle a la vulve gonflée. Elle perd un peu de sang, c’est un peu chiant.

Et puis il y a eu ça. D’abord, la moitié de la gueule un peu plus gonflée, de minute en minute. J’ai pensé « piqûre de guêpe, et que c’était pas grave. 
J’ai appelé le véto, quand même. Je lui ai dit qu’elle avait dû bouffer une guêpe, la chienne, pas ma belle-mère, il m’a demandé « elle est gonflée comment », je me suis approchée pour voir l’évolution : ça avait évolué salement, avec des pustules et des bosses qui lui poussaient un peu partout sur la tête.

J’ai appelé un Uber, je l’ai enveloppée dans une couverture pour pas salir la banquette et j’ai débarqué chez le véto. 
Réaction allergique à une piqûre de guêpe. Rien de grave, donc, mais heureusement que c’était pas le jour de la photo de classe. 
Deux piqûres, encore quelques euros, et c’était reparti comme en 40.

J’ai eu un fou rire chaque fois que je la croisais, et ça recommence chaque fois que je regarde cette photo. 
Ca se termine mieux que dans This is us, cette série géniale que vous devez absolument regarder, mais je pense à Jack, le père de famille, quand on me dit : « Tu dois l’aimer beaucoup ce chien, pour faire tout ça. » 
Et que je réponds : « Disons que j’aime beaucoup la fille qui aime beaucoup le chien. » .

Les gratitudes, Delphine de Vigan

Merci, merci d’avance, merci ma biche, merci Maman, merci chef, merci 1000 fois, merci mon amour, merci bien, merci Pap, merci encore, merci Madame, merci Monsieur, merci pour tout, merci à vous, non merci, merci beaucoup.

À force de l’écrire et de me le répéter le mot change d’apparence, il me semble étranger, un assemblage aléatoire de lettres, je suis à deux doigts de vérifier que c’est bien comme ça qu’on dit.

Je le dis à tout bout de champ, j’ai le merci compulsif, le merci réflexe, le merci politesse, j’ai des regrets dans la vie mais pas celui de n’avoir pas assez dit Merci, c’est peut-être pour ça que je suis complètement passée à côté de ce livre.

Delphine de Vigan est une de mes auteures préférée et « Rien ne s’oppose à la nuit » figure dans mon top 3. « Les gratitudes » est décrit par certains – y compris l’homme qui partage sa vie et qui en connaît un rayon, en matière de littérature – comme son plus beau livre.

Je comptais les jours avant de le découvrir et je l’ai acheté le jour de sa sortie. C’est toujours un peu magique de voir à quel point les mots ne résonnent pas de la même façon chez tout le monde. Je n’aime pas dire que je suis « déçue » par le livre d’une auteure que j’aime, un livre c’est comme un rendez-vous, et on n’est pas « déçus » après un rendez-vous avec un ami, qui ce jour-là nous a parlé de choses qui ne nous touchaient pas. Disons juste que ce soir-là, on n’avait pas envie des mêmes propos.

En revanche et étonnamment, c’est un livre que je conseillerai à pas mal de monde, et en particulier à ceux qui cherchent des lectures « détente ». C’est doux comme un sucre et poli comme un coquelicot. C’est mieux quand on aime les pétales que quand on cherche les épines.

Suiza

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Sur la ligne 9, direction Pont de Sèvres, à 18h39, au niveau de la station Bonne Nouvelle, j’ai fini ce livre, et pleuré sans pudeur ni mouchoir.

Si je repars dans l’autre sens, du côté de République, est-ce que les dernières pages s’effaceront pour que je puisse les lire, sans m’en souvenir ? Je sais que je pleurerai encore, sans pudeur mais avec des mouchoirs.

C’est drôle, tendre et cruel, c’est tout ce que j’aime en littérature. C’est divinement bien écrit, c’est ma plus grosse claque depuis pas mal de mois. Lisez-le si vous aimez être dérangés par vos lectures, je vous envie très fort de n’avoir pas encore rencontré Suiza.

La mélancolie immédiate

Capture d'écran 2020-04-07 20.44.34.png« C’était une maladie grave, ajoute-t-il, qui avait ruiné une liste impressionnante d’événements heureux au fil des années. Je n’avais besoin de personne pour rater ce qui aurait pu être de simples petits bonheurs du quotidien (…) »

Ca parle de manque d’inspiration, des petits choix irrationnels qui font bifurquer les destins et d’amour père-fils, et puis vlan, cet extrait qui m’a tellement parlé. Je suis atteinte de la même « maladie grave », mais je ne l’avais jamais conçue comme un mal qui ronge.

Cette façon de décortiquer le présent pour identifier ce qui un jour pourrait venir à manquer, ne me fait pas « arrêter net d’en profiter », au contraire : c’est même la seule solution que j’ai trouvée pour provoquer le contraire, et arrêter un peu le temps, le temps d’en profiter. Les événements heureux, ça ne les a pas ruinés, c’est même l’inverse. Ce n’est qu’en jouant à ce jeu-là que j’ai su qu’ils étaient heureux.

Il y a quelque temps, ma soeur qui connaît mon obsession pour cette question m’avait dit qu’elle avait découvert un mot pour exprimer ça, et que c’était « nowstalgia », la nostalgie d’ici et maintenant. J’aime tellement ce mot que depuis, j’hésite entre le faire inscrire en immense, en noir sur un mur blanc, ou me le faire tatouer quelque part. Je vous laisse deviner ce que mes parents me recommandent chaudement. Je vous laisse aussi deviner ce que j’ai l’intention de faire.

Cette nowstalgie qui en ronge certains et en sauve d’autres, je ne sais pas si on peut vraiment la considérer comme une maladie, mais je sais qu’elle est contagieuse, ou peut-être héréditaire. Je l’ai vue flotter mille fois dans les yeux de ma fille ce week-end, alors qu’elle réalisait son rêve. Ça ressemblait à de la tristesse mais quand je lui demandais pourquoi, elle me disait juste qu’elle pensait à tout ce qui lui manquerait, c’est son astuce magique pour mieux en profiter.

Lamaisondeflorence

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Cette enfant a trois bourrelets sous chaque fesse, trop de sable sur les doigts pour manger son BN chocolat, et dans le ventre un guili qu’elle n’identifie pas encore.

C’est juillet à Deauville et ailleurs, et elle passe les vacances dans « lamaisondeflorence », avec sa famille. La maison est immense, et juste en face de la plage. Tout donne sur la mer, les fenêtres, le salon, les chambres et le balcon, elle ne sait pas vraiment ce que ça vaut, d’avoir accès à une maison Comme celle-là, mais elle sait que chaque fois qu’elle y va, le guili dans le ventre revient.

C’est là qu’elle passe des vacances et ses week-ends, il y a un petit escalier à prendre (il faut donner la main à maman), une porte blanche à pousser, et ça y est, c’est la plage, le club Mickey, les BN oubliés qu’on a juste une petite porte à pousser, dans l’autre sens, pour récupérer. Elle est trop petite pour nager sans bouée et pour bien comprendre sa chance d’habiter dans ces murs-là, pourtant le guili ne la quitte pas du séjour, depuis l’arrivée devant la maison, là où les cailloux crissent sous les pneus, jusqu’au retour à Rouen, quand il faut dire « aurevoiretmerciaFlorence ».

Il y a des cousins et des copains qui viennent tout le temps, et elle voit le guili dans leur ventre à eux aussi, et même dans celui des grands. Sitôt qu’ils arrivent ses parents changent de tête aussi. Le soir apres le bain quand on descend en pyjama les parents prennent l’apéro avec la mer, partout autour. Entre deux vagues il y a France Gall qui chante et Maman qui danse, Papa qui fume et la casserole de coquillettes aussi. Les fruits de mer sont prêts, pour toujours, pour elle, les fruits de mer sentiront les coquillettes au gruyère, et inversement. Elle ne sait pas ce qu’elle fera demain, elle sait juste qu’elle essayera d’entrer dans le blockhaus du jardin, celui qui a été construit pendant la guerre, c’est son père qui lui a dit, et dans lequel il y a forcément un squelette de soldat, c’est Nico qui lui a dit. Nico et elle essayent toujours mais sont pas vraiment cap, alors ils font à la place un spectacle de marionnettes derrière le petit mur du balcon, le blockhaus attendra demain.
A l’étage, elle ne sait pas ce que c’est par terre mais Ca gratte les pieds nus, et ça coince les grains de sable qu’on a pas bien rincés. Le matin quand on ouvre les volets ça sent la mer de partout, et peu importe le temps qu’il fait, le guili est toujours là, pour aller sur la plage ou marcher sous la pluie. Elle ne sait pas le guili ça s’appelle le bonheur, ni que c’est ici, à ce moment précis, qu’elle fabrique ses plus beaux souvenirs.
Elle ne sait pas que plus de 30 ans plus tard, par un vendredi pluvieux de janvier, elle fera ses valises pour y retourner une dernière fois avant que la maison soit vendue. Elle ne sait pas qu’elle y emmènera sa fille, à qui sa grand-mère promettra de faire des coquillettes le jour des fruits de mer, pour qu’elle connaisse à son tour cette odeur-là. Elle n’imagine pas à quel point le guili sera là, intact, a quelques heures de monter dans le train et de pousser la petite porte qui n’est sans doute plus Si blanche que ça.

Les voisins

En cette période post-fêtes, bringues et calories, où on a le coeur aussi gros que le cul, j’ai envie de partager avec vous cette lettre accrochée au frigo, entre un diplôme d’escrime (blason rouge) et une recette de carottes râpées à l’orange. On est quelques jours avant Noël mais on y croit à peine, les températures sont trop douces, a moins que l’enfance soit trop loin. Un soir on trouve devant notre porte cette lettre, accompagnée d’un morceau de papier alu.

On déchiffre la lettre et on découvre, en substance, ces mots-là : « on est voisins, on vit à quelques murs d’écart, on vit une drôle de période, on entend dire que c’est chacun pour soi, on est à quelques jours de noel, on est beaucoup moins seuls qu’on le croit, on voulait juste vous dire qu’on est là, pour un café ou un brin de causette, que vous pouvez venir frapper à la porte quand vous voulez, ou pas, c’est exactement comme vous avez envie, on a cuisiné ça pour vous et pour tous les habitants de la rue, un cake de Noël aux épices, on espère que ça vous fera plaisir, et peut-être vous croiser, on vous souhaite de belles fêtes, N. et J. »

C’était signé de la main de l’homme, de la part de sa copine et lui, c’était joliment tourné et ça sentait la cannelle, c’était doux et sucré, inespéré et touchant, alors on l’a dévoré, on a cuisiné à notre tour un truc qui sentait noel et on est allés sonner.

On ne savait pas tres bien à quoi s’attendre, on ne savait surtout pas qu’on aurait à ce point ce sentiment d’être attendus. Ils ont ouvert grands leur porte, leurs bras et le bac à bières de leur frigo. J., l’auteur de la lettre, était là, pas N., sa copine, rentree dans sa famille pour les vacances. Il fallait l’entendre répéter « c’est dommage qu’elle soit pas là, j’ai hâte que vous la rencontriez, vous verrez, elle est géniale comme nana », dit de cette façon avec cet enthousiasme qui manque souvent aux amoureux, je trouve surtout dommage qu’elle ait pas été là pour entendre ça.

Il y avait aussi un des colocs de la maison, qui racontait s’être un peu marré en les voyant fabriquer leurs 70 kilos de cake pour toute la rue, mais qu’ils avaient eu raison, c’est quand même fou d’être si proches et si loin en même temps. On ne sait évidemment pas si ce truc si imprévisible qui transforme l’essai des premières rencontres se fera ou pas, mais je sais que grâce à eux, pour les habitants de cette rue de Montreuil, la cannelle aura pour toujours un goût un peu différent.